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Archive for octobre 2011

« Le Québec, c’est une terre d’opportunités ». C’est pas moi qui le dit, c’est pas le Premier Ministre, c’est Miguel. Et Miguel, c’est le garagiste qui vient de me vendre une voiture à Montréal, alors autant dire qu’on parle d’un expert. Il faut dire que lui aussi est immigré. C’est un Péruvien, arrivé au Québec il y a 26 ans. Il retournera dans son pays, bientôt, pour profiter de sa retraite. Mais sa carrière, son pécule, il se l’est constitué ici. « En ce moment, je sais qu’au Pérou sur le plan économique ce n’est pas trop mal, il y a du travail. Mais ici, au Québec, il y a beaucoup d’argent ».

Les gens causent facilement ici, et il y a beaucoup d’immigrés. Le discours de Miguel revient souvent dans la bouche de ceux qui ont fait leur trou. « Si tu cherches du travail, tu en trouveras ». « Ici, on donne sa chance aux nouveaux ». Alors attention à ne pas s’emballer: la réalité rappelle que cela reste plus difficile pour un immigré que pour un Québécois pur jus de canneberge. En gros,  le taux de chômage est deux fois plus élevé pour les étrangers que pour les natifs. En 2009, on parlait de 14% contre 7.6. Il faut préciser toutefois que le taux de chômage est fortement lié à la maîtrise du français, indispensable, et aussi au niveau d’étude. Amis Français, tenez-vous bien: aussi incroyable que cela puisse paraitre, plus on a des diplômes, plus on a des chances de travailler au Québec. Dingue hein?

Mais il faut, première condition, être prêt à se retrousser les manches au début. Ne pas craindre les premiers échecs, partir en quête de la sacro-sainte « expérience québécoise », se dire qu’on ne va pas toucher tout de suite un salaire qui correspond à ce que l’on est capable de faire, bref, rester humble. Je ne donne aucune leçon hein, vu que je viens à peine de poser les pieds sur le sol montréalais. Je récite gentiment ce qu’on me dit un peu partout depuis que je suis arrivé le 7 octobre (d’où mon absence sur ce blog depuis un petit moment: il fallait préparer le voyage, puis réaliser les démarches d’urgence à l’arrivée!). On verra bien, et si jamais on m’avait menti, je reviendrai ici-même en traînant mes interlocuteurs par le col pour leur demander des explications.

Mais ces petits avertissements ne sont guère surprenant: il faut être naïf pour s’imaginer que le Québec n’attend que notre arrivée pour servir un emploi qualifié tout chaud, comme ça, pour le plaisir. Croyez-le ou non, mais les entrepreneurs ne filent pas le super job de leur boîte au premier immigrant venu, séduits par son profil de chômeur étranger sans la moindre expérience locale.

En ce qui me concerne, je n’aurai pas la partie facile pour ce qui est du journalisme. Il faut s’imposer, dans une société dont je ne connais encore pas grand-chose (à part le football américain!), et dans un monde où toute personne capable de tailler un crayon s’autoproclame journaliste. Mais c’est pas grave, si je peux utiliser mes compétences dans mon travail, ce sera déjà une grande avancée.

C’est que, question petits boulots, jobs alimentaires qui n’ont rien à voir avec mon profil, je commence à en connaître un rayon. Vous voyez Florence Aubenas, la journaliste qui a travaillé parmi les travailleurs précaires pendant 6 mois pour sortir ensuite un livre témoignage? Ben moi, je l’ai fait pendant un an et demi. Livreur, agent de sécurité de nuit en interim, magasinier en chambre froide, employé dans la restauration rapide… J’ai fait pas mal de trucs qui n’avaient rien à voir avec mes compétences rédactionnelles surpuissantes. Pas pour raconter tout ça comme Florence, pas pour faire mes preuves comme un p’tit nouveau, juste pour manger. Bien sûr, ça faisait un peu suer de devoir faire ça après avoir fait l’EFFORT de suivre la voie royale tracée par l’Education Nationale depuis ma plus tendre enfance (6 ans d’études après le Bac. Ultime sacrifice: le latin au collège). Mais bon, quand on a un enfant, on met sa fierté de côté et on pense aux priorités.

Le problème, c’est qu’après avoir jobiné pendant 2 ans en France, je n’ai vu aucune amélioration, aucun espoir de carrière se dessiner, aucun avenir en perspective. Pour notre petite famille, c’était plutôt morose: notre ambition s’était réduite à boucler les fins de mois. Super. Du coup, on a vendu notre appartement, et on s’est offert, non pas une baignoire en or massif, mais une seconde chance au Québec. Et d’une, quitte à galérer, autant le faire à l’étranger, ça enrichit. Ma femme est infirmière, alors niveau boulot c’est tranquille pour elle. Moi, si je dois démarrer par des petits boulots pour me tailler une expérience québécoise, ça ne me changera pas. Et au moins j’aurai l’espoir que ce ne sera peut-être pas pour rien. Se donner la chance de rebâtir sa carrière, ça ne m’arrivera pas deux fois. Et de deux, le Québec a excellente réputation en matière de suivi des enfants. Et on se dit que notre fils de 3 ans aura plus de chances de devenir bilingue en Amérique du Nord que sur les bancs de l’école française, réputée pour le haut niveau d’anglais dispensé à ses élèves. Et de trois, un vrai projet familial à construire, de A à Z, c’est bigrement stimulant.

Mais je parle de moi, alors que j’ai Miguel à côté. Miguel, il m’a aussi mis en garde contre les inconvénients de débarquer dans un pays riche comme le Québec. « L’hiver » m’a-t-il annoncé, la mine sombre. « Il est long ». Quel regard terrible. On aurait été dans un polar, il aurait allumé une clope. Mais on était en voiture, alors tant pis. Et puis dans les polars, les types mystérieux qui balancent des infos décisives s’appellent rarement Miguel, et sont encore moins souvent garagistes.

L’hiver donc. Ca, ce sera le grand test. Le deuxième prix à payer, après la période d’humilité professionnelle. Pour avoir bossé en chambre froide, je pense pouvoir affirmer que je suis capable de supporter les températures polaires. Pour ma femme, je ne sais pas. On est en automne, il fait encore 7°C (raisonnable quoi), et elle porte déjà un affligeant bonnet à pompon. Je crains de la voir disparaître intégralement sous une demi-douzaine de couches de vêtements lorsque la bise sera venue. Au moins, les apparts sont bien apprêtés ici. Chauffage au sol, thermostat automatique qui maintient la maison au chaud en toute circonstance, électricité bon marché, doudounes en poils de baleine: on s’équipe pour le combat.

Dernier bémol annoncé par Miguel: « comme il y a beaucoup d’argent, il y a beaucoup d’impôts ». Ah ah! Je dégaine ma carte « French people », passe par la case départ et touche 20.000 dollars. Culturellement, on est prêts. Et on sait que c’est aussi ce qui distingue le Québec (et plus généralement le Canada) des Etats-Unis: ici, on prélève des impôts pour financer des services sociaux: le chômage, la retraite. D’ailleurs, Miguel, il avait l’air de râler, mais il sait que c’est bon pour lui. Sitôt sa carrière achevée, il s’en retournera au Pérou. « Là-bas, je vivrai de ma retraite tranquillement ». Hé ben voilà, quelle belle histoire! Je vais peut-être me lancer dans une carrière de conteur finalement. Il était une fois un garagiste Péruvien, je vais faire rêver les enfants avec ça.

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