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Archive for décembre 2011

Ce n’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire des grimaces. Dans mon dernier article, qui parlait de la sortie du Canada du protocole de Kyoto, j’évoquais une proposition politique qui ne manquait pas de sel, soumise par Louise Beaudoin, députée péquiste de Rosemont (Montréal). S’appuyant sur l’interprétation du droit international de Daniel Turp, professeur titulaire à la Faculté de droit de l’Université de Montréal rappelant l’importance de l’engagement du Québec vis-à-vis du protocole, elle suggérait la convocation d’une assemblée nationale extraordinaire, afin de renouveler l’engagement du Québec en faveur du processus. Objectif direct: démontrer à la face du monde que la Province se situe à l’opposé de la position canadienne.

La réponse du Premier Ministre Jean Charest ne s’est pas faite attendre. Dès le vendredi 16 décembre (le lendemain donc), il confirmait de manière officielle le désaccord du Québec vis-à-vis de la position fédérale. « Nous sommes d’avis que la décision du gouvernement fédéral de se retirer  des engagements pris en vertu du Protocole de Kyoto est inacceptable« . Mais, comme je l’écrivais aussi, d’autres enjeux étaient indirectement à l’œuvre. En voulant affirmer la personnalité internationale du Québec, la députée songeait sans doute à l’image de sa Province, à rassurer ses partenaires dans le monde.

Mais la question de la souveraineté du Québec était forcément accrochée à la locomotive. Si le Québec devait se désengager de la politique Canadienne sur ce terrain, pourquoi ne pas étendre le raisonnement? Jean Charest, farouchement opposé à l’idée d’indépendance vis-à-vis de l’État fédéral, n’est pas tombé dans le panneau. Pas question de donner du grain à moudre aux souverainistes. « La position du Québec est déjà claire et affirmée. Une séance supplémentaire de l’Assemblée nationale n’y apporterait rien de nouveau« , a-t-il donc ajouté, en vieux briscard de la politique québécoise.

Rappelons aussi que Jean Charest marche sur des œufs en ce moment dans le domaine environnemental. Son Plan Nord, contribution majeure de son mandat pour l’avenir du Québec, est régulièrement mis en doute par les associations écologistes. Le Premier Ministre ne tien certainement pas à voir le sujet de la protection de l’environnement faire la Une des journaux: il pourrait dans la foulée être sommé de détailler les mesures prévues pour protéger les forêts du territoire concerné par le Plan Nord. Un sujet sur lequel ses intentions manquent de clarté.

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Le Canada s’est retiré du Protocole de Kyoto il y a trois jours. L’information a fait grand bruit dans les journaux du monde entier. Cette décision du gouvernement Harper a été vécue comme une trahison par la plupart des signataires de cet accord, destiné à lutter contre le réchauffement climatique.

Le Canada s’est isolé du monde sur ce dossier. Ce que le monde voit sans doute moins, c’est que la décision du gouvernement canadien, dominé par le Parti Conservateur, semble elle-même contestée par la majorité du pays. Mercredi, en assemblée parlementaire fédérale, le député québécois Justin Trudeau a carrément traité le Ministre de l’Environnement Peter Kent de « tas de merde ». Quelques jours après la publication de mon article expliquant à l’ensemble de l’humanité la préférence québécoise pour l’emploi des injures sacrées, je déplore officiellement ce choix d’un vocabulaire scatologique, mais passons. L’anecdote a surtout été l’occasion de rappeler que le Parti Conservateur a joué au loup solitaire. Car Trudeau, membre du Parti Libéral (dans l’opposition au niveau Canadien, mais au pouvoir dans la province du Québec), ne s’est pas lâché sans raison. La députée Megan Leslie du Parti Néo-Démocrate (NPD, lui aussi dans le camp de l’opposition fédérale), venait de poser une question sur les changements climatiques. Le ministre a répondu en suggérant qu’elle n’était pas bien informée, parce qu’elle n’avait pas pris part à la conférence de Durban, en Afrique du Sud. Là-dessus, la Chambre s’est enflammée, Monsieur Trudeau a explosé et a lancé son insulte en anglais (« piece of shit »). Car c’est le gouvernement conservateur lui-même qui a refusé d’être accompagné par les députés d’opposition, contrairement à la pratique qui prévalait jusque-là pour les grands sommets internationaux! Dès le départ, le camp des conservateurs préparait un coup en solo. Forcément, aujourd’hui, tous les autres partis politiques lui tombent dessus à bras raccourcis.

Au Québec, plusieurs élus locaux ont également fustigé la décision des conservateurs et du premier ministre Stephen Harper. A Montréal, le député libéral de Bourassa, Denis Coderre, a twitté illico : « Le Canada se retire de Kyoto… Honteux! ».

Le député libéral de Saint-Laurent–Cartierville, Stéphane Dion estime que l’image du Canada est dorénavant entachée. « C’est une blague! » s’est-il emballé sur les ondes de la première chaîne de Radio-Canada. L’ancien ministre de l’Environnement n’était pas pour autant surpris de la décision du gouvernement. « Monsieur Harper a toujours dit que les changements climatiques n’étaient pas induits par l’activité humaine […] Les conservateurs ont brûlé le plan que nous avions établi. Ils ont plutôt accordé des subventions pour l’éthanol et les sables bitumineux ». Stéphane Dion estime que le Canada a perdu toute crédibilité dans les dossiers environnementaux. « Pour être crédible dans le domaine, il faut avant tout être exigeant par rapport à sa propre performance nationale ».

La députée bloquiste d’Ahuntsic, Maria Mourani, se montrait très critique de la politique canadienne environnementale bien avant le retrait de Kyoto. Dès le mois d’octobre, elle considérait « aberrant de voir un gouvernement faire fi des obligations internationales du Canada comme si c‘était facultatif. Alors qu’ils faisaient miroiter depuis 2006 l’entrée en vigueur d’un plan de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, les conservateurs ne se donnent aujourd’hui même plus la peine de masquer leur négationnisme environnemental ». Elle considère que les conservateurs ont « saboté les négociations internationales », et donnent aujourd’hui « carte blanche aux industries polluantes comme les grandes pétrolières qui exploitent les sables bitumineux ».

Le Québec va-t-il se désolidariser?

Le Québec n’a pas l’intention de suivre le gouvernement fédéral dans cette direction. Il vient de confirmer, ce jeudi 15 décembre, son intention d’aller de l’avant en matière environnementale, en créant officiellement un système d’échange de droits d’émission de gaz à effet de serre. La Bourse du Carbone consistera ni plus ni moins que l’illustration du principe polleur/payeur: passé un certain quota d’émission de gaz, les entreprises devront passer à la caisse. Cette annonce, effectuée par Pierre Arcand, le ministre de l’Environnement de la Province, vise toutes les industries émettant plus de 25 000 de GES par année. Celles-ci seront soumises à la nouvelle réglementation dès janvier 2013. Le secteur des carburants et combustibles sera quant à lui visé à partir de 2015. C’est une manière pour le gouvernement de creuser le fossé le séparant d’Ottawa en matière de lutte aux changements climatiques. Pourtant, on ne peut pas qualifier le système de radical. Il n’interdit pas la pollution excessive: il la rend simplement payante, à hauteur de 10 dollars minimum la tonne excédentaire de CO2. Un chiffre modeste comparé à ce qu’on peut trouver dans d’autres pays. Toutefois, au vu de l’expérience française, on se dit que ce caractère mesuré permettra peut-être au projet d’aboutir. En France, en effet, le gouvernement Sarkozy avait annoncé à grands coups de communication autour du Pacte Écologique une taxe carbone de premier ordre. C’était en 2009. On parlait alors de 32 euros la tonne supplémentaire de carbone. Réduit ensuite à 17 euros. Assorti également d’exonérations fiscales, jugées illégales par le Conseil Constitutionnel. Pendant ce temps, le MEDEF, syndicat des patrons, a fait son travail de lobbying. Et le projet a été enterré

Louise Beaudoin, députée indépendante de l’arrondissement de Rosemont à Montréal, veut également que le Québec se distingue du Canada. Pour elle, la dénonciation fédérale du Protocole de Kyoto est une occasion pour le Québec d’affirmer sa personnalité internationale. Elle suggère tout simplement la convocation d’une assemblée nationale extraordinaire afin de renouveler l’engagement de la Province en faveur du processus. Daniel Turp, professeur titulaire à la Faculté de droit de l’Université de Montréal et expert en droit international, a rappelé que le Protocole de Kyoto a été considéré par le gouvernement du Québec comme un « engagement international important ». L’Assemblée nationale du Québec a approuvé cet accord en adoptant une motion le 28 novembre 2006, et ce à l’unanimité (92 voix pour, 0 contre). Donnant suite à cette approbation, le gouvernement du Québec s’est déclaré lié par le Protocole de Kyoto et a adopté à cette fin un décret le  5 décembre 2007. Louise Beaudoin a rappelé que le Premier ministre du Québec Jean Charest lui-même s’était porté à plusieurs reprises à la défense du Protocole. Il avait notamment affirmé lors de Conférence de Montréal en 2006 que « Kyoto est […] ce que nous avons de mieux pour combattre le réchauffement climatique ».

Jean Charest n’a pas réagi de manière fracassante à l’initiative du gouvernement canadien: en tant que principal VRP du Plan Nord, qui sème le doute sur le plan écologique, le terrain environnemental est forcément miné pour lui. Lui qui n’aime pas donner l’occasion aux indépendantistes de raviver la flamme du Québec Libre, il sait en outre que ce débat risque de déborder de son cadre environnemental… Voyant le coup venir, il avait toutefois regretté, voici deux semaines, que le fédéral adopte cette approche, l’incitant plutôt à jouer un rôle plus actif. « Le Canada et le Québec seront parmi les premiers touchés par les changements climatiques, il est donc normal que nous fassions preuve de leadership dans ce domaine », avait-il déclaré.

Associations: un « mauvais calcul »

Du côté des associations, la déception est aussi très grande. « En sortant de Kyoto, le gouvernement Harper vient de condamner à mort les populations les plus vulnérables du monde », a ainsi réagi Mike Hudema, de Greenpeace Canada. « La décision de quitter Kyoto déstabilise la promesse d’une action contre le changement climatique. C’est la preuve que ce gouvernement préfère protéger les pollueurs plutôt que les populations« . Équiterre, une ONG québecoise de défense de l’environnement, déplore pour sa part l’attitude négative du gouvernement canadien. « C’est navrant de constater la mauvaise foi avec laquelle le gouvernement conservateur a participé dans les dernières rencontres internationales sur le climat, visant toujours à faire dérailler une reconduite du protocole de Kyoto », a ainsi regretté un porte-parole de l’ONG, Steven Guilbeault. Il voit dans cette décision non seulement un simple calcul financier, mais qui plus est un mauvais calcul, car envisagé à court terme. Le ministre Kent veut s’éviter, en gros, 14 milliards de pénalités, pour avoir dépassé ses objectifs de réduction – « pour son inaction et son grand laxisme en matière de lutte aux changements climatiques » rappelle Guilbeault. « La facture est bien mince considérant que selon les prédictions de la Table ronde nationale sur l’environnement et l’économie, les coûts reliés aux changements climatiques seront de l’ordre de 21 à 40 milliards par année en 2050. Notre gouvernement préfère penser à court terme et subventionner largement l’industrie pétrolière des sables bitumineux à hauteur de plus d’un milliard de dollars par année », explique-t-il.

Le gouvernement profite de sa majorité

Moquée au parlement par le Ministre, la députée Megan Leslie a souligné un point important: le contexte politique de cette décision. Le gouvernement n’aurait jamais pu prendre ce genre d’initiative avant les dernières élections fédérales, en mai dernier. « J’ai l’impression que les conservateurs ont fait cette annonce avec jubilation, en se frottant les mains. C’est quelque chose qu’ils voulaient faire depuis des années, mais ils ne le pouvaient pas en contexte de gouvernement minoritaire. Maintenant qu’ils ont une majorité, ils peuvent, mais ils n’ont pas battu campagne là-dessus (…). Cela ne faisait pas partie du contrat quand les électeurs sont allés aux urnes », a-t-elle commenté.

Outre le retrait de Kyoto, le gouvernement Harper est en train de faire passer plusieurs projets quasi-idéologiques, profitant de cette majorité au parlement qu’il n’attendait pas et qui lui est tombé dessus comme par enchantement. Le projet de loi C-10 en matière de justice criminelle devrait être mis en place après les Fêtes de fin d’années. Il prévoit notamment des peines de prison plus sévères pour les trafiquants de drogues, les auteurs d’agression sexuelle et les jeunes. Très critiqué au Québec et en Ontario, le gouvernement n’a pas hésité à passer en force, et a imposé le bâillon à trois étapes du processus législatif.

Autre projet de loi très critiqué mais que le gouvernement s’est empressé de mettre en place: l’abolition du registre des armes à l’épaule. Ce registre avait été mis en place après la tuerie de Polytechnique du 6 décembre 1989, où un jeune de 25 ans avait tué 14 personnes (toutes des femmes) et blessé 14 autres en 20 minutes. Le coupable, qui s’était ensuite suicidé, avait acheté un fusil semi-automatique dans un magasin de Montréal en toute légalité, prétextant au vendeur vouloir l’utiliser pour la chasse au petit gibier. Le registre avait pour but de mieux contrôler le port d’armes à feu, et faciliter le suivi des détenteurs en cas d’agression. Le genre de mesure qui bien sûr ne plaît pas du tout aux âmes conservatrices, soucieuses de pouvoir acheter un fusil ou deux pour la déco, sans avoir de compte à rendre. Puisque le gouvernement a la majorité, il a décidé de se faire plaisir: le registre devrait être aboli dès le début de l’année, malgré, là encore, les recours du Québec.

C’est un peu comme si le gouvernement se vengeait d’avoir été remis en question. « Vous avez voulu nous faire tomber? Vous pensiez vous débarrasser de nous? Ben vous avez tout perdu, et pour la peine vous allez manger du conservateur pur jus« . J’espère que les Canadiens qui ont accordé leur bulletin savaient pour qui et pour quoi ils votaient à l’époque. Parce que s’ils sont pas contents maintenant, c’est un peu de leur faute…

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Six mois après son annonce officielle, le Plan Nord peine à obtenir l’adhésion générale. On en a déjà parlé il s’annonce pourtant comme un projet majeur pour la société québécoise, sur les plans économique, social, environnemental. Le Premier Ministre Jean Charest est en tournée mondiale pour en assurer la promotion (et inciter les grosses entreprises à venir investir). J’ai moi-même écrit de fabuleux articles ici et , donc question com’ on ne peut pas faire mieux. Malgré ce dispositif exceptionnel, les populations locales directement concernées ne savent toujours pas de quoi il retourne exactement. Inquiètes de voir de si grandes marelles se dessiner dans leur cour sans permission, elles manifestent en ce moment leur inquiétudes.

A Schefferville, les Innus demandent à être consultés sur le champ. Réal McKenzie, le chef des Innus sur ce territoire, affirme que sa communauté de 850 personnes n’a pas été consultée dans l’élaboration du Plan Nord. « Pas eu un seul téléphone, pas une seule lettre de M. Charest », s’est agacé McKenzie, qui ne veut pas voir la population locale devenir à nouveau les dindons de la farce. Car ce village de la Côte-Nord a déjà connu les promesses du développement économique, suivi de l’abandon pur et simple sitôt le filon tari. La compagnie minière Iron Ore du Canada a longtemps exploité les mines de fer du coin. La ville a d’ailleurs été créée en 1955 pour cette raison, en vertu de la loi sur l’organisation municipale des villages miniers. Au fil de l’exploitation, la population de Schefferville est montée à 5000 habitants – autochtones et allochtones, ce qui n’est pas rien à de telles latitudes. Et puis, en 1982, terminé. Le filon épuisé, Iron Ore se retire. La ville ferme, les infrastructures sont détruites, dont 300 maisons encore habitables. Schefferville a ré-ouvert à la faveur du récent boom minier, mais le village compte 200 habitants à tout casser… et ne veut pas voir cette mésaventure recommencer. « Nous avons la volonté d’être écoutés une fois pour toutes », résume McKenzie, qui entend aussi être écouté par les sociétés minières. « Il n’y aura plus de passe-droits sur mon territoire », avertit le chef.

A Mashteuiatsh, les Innus sont prêts à rejeter le Plan Nord si les doutes subsistent. Ils demandent notamment davantage de garanties au sujet de la protection, annoncée mais floue, de 50% des terres concernées. Même chose en ce qui concerne la protection du caribou forestier, une espère de grande valeur culturelle pour ce peuple. « La poursuite de notre adhésion est indissociable du respect de notre statut de réel partenaire et de la détermination d’engagements clairs et fermes du gouvernement », prévient Florent Bégin, vice-chef aux Affaires extérieures et représentant politique délégué au dossier du Plan Nord.

Face au scepticisme ambiant, Roméo Saganash, le député fédéral néo-démocrate, ex-chef des Cris et ex-négociateur autochtone, est monté au créneau. Le fait d’accueillir un grand nombre de personnes qui ne demeureraient sur le territoire que pour des quarts de travail prolongés ne l’inquiète pas outre mesure. « L’important, c’est que le développement profite aux communautés directement touchées, en termes de contrats, d’emplois et de compensations pour le territoire ». Il avance également que ce plan sera l’opportunité de construire des infrastructures qui bénéficieront durablement aux habitants. A condition que l’expérience Schefferville serve de leçon évidemment.

En outre, « aucune loi ne peut prendre le dessus sur la Convention de la Baie-James », a poursuivi Saganash. Cette convention constitue un règlement général entre le gouvernement du Québec et les représentants des Cris et des Inuits du Nord-du-Québec. Signée en 1975, elle établit un régime de protection de l’environnement et du milieu social, avec en outre un régime d’indemnités de développement économique. Cela dit, vu l’extrême précarité en vigueur dans ces communautés, difficile de rassurer la population en disant « au moins cela ne peut pas être pire ». Ces communautés ne veulent pas maintenir le statu quo, elles veulent un progrès. Pour l’heure, elles voient un gros truc arriver, mais ne savent pas s’il s’agit d’une montagne d’or ou d’autre chose plus malodorant.

Avec ce Plan Nord titanesque, Jean Charest laissera quoi qu’il arrive son nom dans l’Histoire du Québec. Mais pour la section « concours de popularité », ce n’est pas encore ça. Des groupes facebook anti-Plan-Nord fleurissent sur la toile (tel celui-ci, dont un ou une représentant-e a déjà honoré ce blog de quelques commentaires). Un groupe de députés indépendants vient d’exiger la tenue d’une commission parlementaire sur le développement des ressources naturelles et hydroélectriques. La faute à ce qu’ils dénoncent comme une « culture du secret ». Ce manque de transparence interdit à l’ensemble des Québécois, et pas seulement aux autochtones, de se faire une véritable opinion. C’est franchement dommage, au vu de sa nécessité économique, mais aussi de l’opportunité sociale sans précédent qu’il constitue. On n’a pas tous les jours l’occasion de véritablement transformer un pays. A moins que ce ne soit un manque de vision qui rende la communication si délicate? Car on n’est pas sûr que le gouvernement ait lui-même conscience de l’ensemble des enjeux à l’œuvre, notamment en ce qui concerne le développement des territoires à long terme. Il faut espérer que non, car cela ferait drôlement désordre. Quand le professeur attire la foudre sur son château pour donner vie à la créature, mieux vaut qu’il sache quoi faire si la bête se lève, étrangle le majordome et se dirige vers le village juste en bas.

Ceci n’est pas une photo de Jean Charest

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La Grande Bibliothèque de Montréal, où je traînais ce matin, est un endroit classe. 5 étages remplis à ras-bord de bouquins, revues, journaux, bureaux, expos, le tout dans une ambiance feutrée, décontractée mais digne tout de même. Quel ne fut donc pas mon émoi lorsque, au hasard d’un rayon, j’entendis un livre chuter au sol, tandis que le responsable de cette maladresse laissa échapper un juron.

« Criss », lâcha-t-il, visiblement au comble de l’exaspération.

En bon Français, membre de la Nation championne du monde des insultes et injures en tout genre, je ricanais sous ma barbe. « Christ« . (c’est ça que ça veut dire, Criss). Quel juron ridicule. J’avais envie de me précipiter vers le gars, lui claquer une tape dans le dos, le regarder dans les yeux façon sergent-instructeur et lui hurler au visage: « c’est tout ce dont t’es capable?! Recommence, mieux que ça espèce de p’tite merde! Ma tatie en poussait des plus gros pour réveiller les chiots*! »

Ah, merveilleuse culture tricolore! Au pays qui a vu naître le plus grand théoricien de la langue française (mes hommages, cher Jacques Toubon), tout homme bien élevé dispose d’une panoplie de grossièretés suffisante pour insulter la police 20 heures d’affilée. Inutile de préciser que notre sensibilité poétique explore tous les thèmes et tabous possibles (oui, même celui-là). Le sacré? Ça ne choque plus personne. Un « nom de Dieu » est à peine digne de figurer au registre des expressions appropriées à la perte d’une fausse pièce de monnaie de 5 centimes. La plupart du temps, la pièce choisit de réapparaître, histoire de ne pas causer un drame disproportionné.

On peut même se procurer, dans toutes les bonnes insulteries, le fameux « Dictionnaire des injures », ouvrage de référence depuis 1967, régulièrement réédité, idéal en cas de trou de mémoire.

Après avoir été élevé dans un tel bouillonnement culturel, ce « Christ » me mit le nez devant mes lacunes. Si cette réaction fort peu fleurie m’interpellait, c’est que je n’étais pas encore suffisamment intégré, c’était certain.

Mais j’étais à la Grande Bibliothèque. J’allais m’intégrer.

Hostie (ils disent Ostie). Christ (ils disent Crisse). Vierge (ils disent Viarge). Tabernacle. Calice. Ciboire. Ici les gens se soulagent en usant de tels mots.

Nom de Dieu.

Mais pourquoi tant de sacré? L’usage de ce champ lexical n’est pas exclusif heureusement. Cela reste toutefois une particularité locale: il y a comme qui dirait une tradition au Québec de piocher dans le mobilier ecclésiastique pour étoffer son vocabulaire injurieux.

C’est une question d’Histoire. Dirigeante ou contestée, l’Église a toujours occupé une place prépondérante dans la société québécoise. Dès 1615, l’Église catholique française participait largement au processus de colonisation en envoyant des missionnairesnique ta reum, chargés d’évangéliser les peuples autochtones. De 1760 à 1867, sous le régime Britannique, l’antagonisme entre francophones et anglophones est également religieux: les premiers sont catholiques, les seconds protestants. Durant la période de la Confédération Canadienne (à partir de 1868), l’Église catholique reste omniprésente dans les sphères de l’éducation, de la santé et des services sociaux. Enfin, dans les années 60, avec la Révolution Tranquille qui dessine largement les traits de la société québécoise contemporaine, une des réformes majeures consiste à imposer la séparation de l’Église et de l’État.

En gros, la vie locale a longtemps tourné autour de leur lieu de culte. Pas étonnant donc que le Québécois, quand il est bien tanné de la vie, ait envie de s’en prendre à ceux qui le gouvernent. Et du coup, le Québécois, qui est du genre facétieux, a développé l’art de se planter devant le curé, le défier du regard, et de lui balancer dans les oreilles un vicieux « câlisse! » (c’est comme cela qu’on l’écrit au Québec). Ça n’a l’air de rien, mais quand on sait que le calice désigne la coupe contenant le sang du Christ, et que le Québécois en a détourné le sens pour en faire un synonyme de (haussez la voix) « MERDE!!! », on comprend l’intérêt de la chose. Il suffit d’imaginer la réaction du curé. Dans le même ordre d’idée, ceux qui ne vont pas souvent à la messe seront heureux d’apprendre que le « tabernacle » désigne le meuble abritant le ciboire contenant les hosties.

Personnellement, je ne suis pas croyant. Je veux bien m’adapter, mais au début j’étais sceptique à l’idée d’employer un jargon clérical qui ne me concerne pas outre mesure. Mais c’est l’usage, alors je vais pas faire mon maudit français. Et tout bien considéré, je perdrais l’intégralité de l’effet recherché en « athéïsant » ces grossièretés  sacrées. Il faut vraiment être jusqu’au-boutiste pour lancer le plus naturellement du monde « Nom d’un concept suranné et asservissant! », ou « Meuble à vaisselle, mon char veut pas démarrer! »

D’autant que mes fouilles m’ont appris que tout ceci est très sérieux: à une certaine époque, le sacre était carrément le moyen de rejeter l’église et devenir apostat. Concrètement, plusieurs de ces jurons font référence à la profanation d’hosties, de calices, de tabernacles. Sacrilège! A tel point que pour atténuer leur impact, les Québécois ont inventé des euphémismes, comme par exemple « tabarouette » en lieu et place de « tabarnak ». A l’inverse, dans les pires moments de colère, ils n’hésitent pas à combiner plusieurs sacres entre eux. Il n’est pas rare d’entendre un comptable, à bout de nerf en constatant que son collègue a déplacé sa calculette, crier « Hostie de câlice de saint-sacrament! ».

Il y a de quoi tirer son chapeau devant un art du sacre maitrisé à ce point. Afin de satisfaire aux exigences syntaxiques de chaque jureur, la langue s’adapte: elle transforme les noms en verbe (« on s’en câlice de c’que tu racontes ») ou en adverbe (« il est crissement vulgaire cet article »). C’est beau. C’est riche. C’est vivant.

Plus ça va, plus je me réconcilie avec l’art de l’insulte québécoise, qui ne se limite de toute façon pas aux sacres. J’ai même trouvé un site capable de générer automatiquement des flots entiers de grivoiserie locale à tomber par terre. Consultez-le en cliquant ici. Moi je l’aime, surtout quand il me lance un tonitruant « Va te faire injecter de l’Antiflogestine dans l’urète avec un gun à Mono! ». Ça doit être ça l’intégration.

*Et les chiots répondaient « va te faire foutre, sale racaille! » avant de lui léchouiller le visage et de trotter joyeusement vers la gamelle.

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