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Vie de journaliste

Je suis à Longueuil ce mercredi matin, sur la Rive-Sud de Montréal, pour une histoire de meurtre. Une fille sans doute battue à mort à coup de barre de fer par plusieurs gars sur une piste cyclable la veille au soir. Une histoire sordide. La police ne dit rien, je croise quelques témoins sur place, ça piétine. On est une dizaine de journalistes sur place, mais on a la tête distraite. Un collègue me lance: «je crois qu’on ne va pas traîner ici avec ce qui se passe à Ottawa». Effectivement…

À 11h30, mon boss m’appelle: «t’as entendu ce qui se passe à Ottawa? Viens-t-en au bureau». C’est donc à ce moment là que j’ai su que j’allais contribuer à la couverture de l’attentat. Pas à Ottawa, mais depuis Montréal. Dans la voiture, les radios sont en mode «émission spéciale». La police d’Ottawa lâche des infos, on commence à comprendre ce qui s’est passé: au moins un tireur infiltré au Parlement, un militaire touché par balle à 9h52, le Premier ministre évacué, plusieurs dizaines de coups de feu entendus par des témoins, un tireur abattu par le sergent d’armes…

Les infos se mettent à jour en permanence, c’est un peu chaotique. Au Journal, on tente de mettre de l’ordre dans ce tumulte. Les boss ont déjà organisé un plan de travail qui mobilise une bonne partie de la rédaction. Je suis chargé de faire le portrait du sergent d’armes, Kevin Vickers, le héros national du jour. Au parlement, c’est le maître des lieux, le boss de fin de niveau. On ne sait pas jusqu’où le tireur voulait se rendre, mais Kevin Vickers a mis un terme à ses plans pour de bon.

Un profil de héros

Je n’ai jamais été couvrir l’actualité de la Colline du Parlement. Le sergent d’armes, pour moi, est un inconnu. Je fais quelques recherches pour savoir qui il est, d’où il vient, depuis quand il est là, à quoi il ressemble… Et c’est clair, il a le profil du héros canadien en devenir. Né dans une petite ville du Nouveau-Brunswick, Miramichi, personnalité simple, élevé dans une famille qui cultive le sens du devoir (son fils aussi est policier et a été décoré pour avoir sauvé une femme de la noyade).

Mais pas juste un super flic. Il a toujours œuvré pour le respect des communautés au pays, les peuples autochtones, les Sikhs… Ce n’est pas un Jack Bauer à l’américaine, c’est un Canadien qui ne fait pas de la sécurité sa raison de vivre. Il a déjà dit détester l’idée de mettre des barrières autour de la Colline du parlement.

«Cela doit venir de mes racines à Miramichi. J’ai toujours été élevé en sachant que la dignité des personnes est très importante», avait-il déclaré au Telegraph-Journal en 2006.

Avec en plus son costume d’un autre âge, son épée d’apparat et sa masse de cérémonie, il a tout pour être une vedette médiatique malgré lui. Le lendemain, quand il a été chaleureusement applaudi par les députés au Parlement et que l’hymne national a été chanté en son honneur, il en a pleuré. Toute cette attention pour lui, ça le prend par surprise.

Le chaos de la salle de nouvelles

Tout ça, je ne l’apprends pas dans le calme d’une bibliothèque, bien au chaud dans ma bulle de concentration. Je passe des coups de fils et fouille Internet au beau milieu d’une ambiance électrique. Les agences de presse inondent nos courriels de mises à jour constantes. On voit les réactions défiler sur Twitter, les rumeurs aussi. Il y avait plusieurs tireurs. Non, un seul. Il avait un foulard. Il était djihadiste. Il était Québécois. Il était Algérien. Il était sur le toit. Il s’approchait de la bibliothèque. Il y a eu une dizaine de tirs. Il y a eu une trentaine de tirs. Si on veut SAVOIR ce qui se passe, il faut s’arrêter sur tout et vérifier, trouver des sources officielles. Une partie de mon cerveau traite ce flot d’éléments pendant qu’une autre tâche de ne pas perdre de vue mon sergent d’armes.

Ah, et il me faut un troisième bout de cervelle sur le meurtre de Longueuil aussi.

Bref, la tête est en feu, et autour de moi, tout le monde carbure au téléphone et à la pizza froide. «le militaire est mort!», «trouvez sa famille!», «on a le nom du tireur!», «ostie il a habité à Montréal!» «allez voir dans le plumitif!» «trouvez la famille!»

La vidéo hallucinante prise par un journaliste circule. Un collègue la passe sur son ordinateur. Je suis à 3 mètres et occupé, je ne vais pas la voir tout de suite, mais pas besoin. La bande-son, la puissance des coups de feu suffisent à suggérer le chaos qui a dû envahir le Parlement ce matin.

Je finis par trouver le frère du sergent d’armes. J’ai retrouvé un tweet qu’il a écrit dans ma matinée pour dire qu’il était fier de son grand frère. J’avais son nom, son boulot, je l’ai retracé. J’ai pu lui parler trois fois, à coups de trois minutes, à l’autre bout du pays. «C’est la folie ici, je dois raccrocher, j’ai plein de rendez-vous avec des télévisions, rappelez-moi dans une heure!», qu’il me dit à chaque fois. Et à chaque fois que je l’ai rappelé, il a pris quelques instants. Sympa. John Vickers était plein de bonne volonté, plein de fierté, mais débordé par le déferlement médiatique mondial qui s’est abattu sur lui et sa famille d’un seul coup.

Ne pas nier l’émotion

Il doit être 16h, quand une bonne amie et collègue apprend qu’elle part à Ottawa dans la soirée au moins jusqu’à vendredi, avec 2 autres journalistes. On se tape dans les mains. Je suis content pour elle. Il y aura tellement de choses à raconter sur place. On est en train de réaliser que ce 22 octobre 2014 est bien parti pour être une date historique. N’en déplaise à ceux qui veulent toujours tout minimiser et prendre du recul le jour même des évènements.

Un attentat a eu lieu au parlement du Canada, deux jours après celui de Saint-Jean-sur-Richelieu. Comment on qualifie ça? Terrorisme, attentat, simple meurtre? J’ai grandi au Pays basque, et le terrorisme est chevillé à son histoire. Sa définition n’est même pas claire. Pour moi, un meurtre qui a un but politique, contre un symbole du pouvoir, c’est du terrorisme (la justesse des intentions n’a rien à voir là-dedans d’ailleurs). Tant pis pour ceux qui aiment se distinguer en prenant toujours du recul, tant pis pour ceux qui se plaignent déjà d’emballement médiatique destiné, bien sûr, à vendre de la copie et manipuler l’opinion des lecteurs.

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Photo Sarah Bélisle / JDM

En bon tabloïd, mon Journal a bien sûr fait la Une avec le mot TERRORISTE en majuscule et en gras. D’autres journaux plus prestigieux ont pudiquement titré avec «attentat» ou «tueur», mais à l’intérieur des pages, des chroniqueurs n’hésitent pas à parler de «la réalité crue du terrorisme international», ou des «islamofascistes».

Alors tant pis pour ceux qui nient l’importance de l’émotion humaine, ou la méprisent comme si elle n’avait aucune signification. Ceux-là oublient de vivre l’intensité du moment présent. Ils ne devraient pas s’inquiéter: l’heure de l’analyse à froid viendra très vite. À ce moment-là, il sera temps pour eux de dire que les médias cherchent à vendre de la copie en parlant ad nauseam du 22 octobre 2014.

Il est 19h. Je fais relire mon texte (mes textes, ne pas oublier Longueuil). C’est publié. J’ai l’impression d’avoir rouler à 200 à l’heure pendant six heures, un œil devant et l’autre dans le rétroviseur. Impossible de quitter le bureau après avoir rendu les articles. Je continue à fouiner, regarder ce que disent les médias, ce qui passe sur Twitter, s’il n’y a pas d’autres médias qui auraient trouver d’autres trucs sur le sergent d’armes… «Baptiste, j’ai le courriel de la mère du tireur, je lui écris quoi?»

Allez, à 20h30, je finis par quitter. Et j’allume la télé pour voir les infos. Et je vais sur le web, pour voir les infos.

Dire que me voici en repos pendant deux jours, dans un tel pic d’actualité.

Dire que je ne vais même pas à Ottawa…

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Note: ceci est le quatrième d’une série de récits regroupés dans la rubrique Nouvelle-France. Ils racontent ce temps ou l’Amérique était française, une époque aussi fascinante que négligée des cours d’histoire. Le Québec puise ses racines et son héritage francophone dans cette période. Vous découvrirez des personnages extraordinaires, des anecdotes invraisemblables et de grands moments d’Histoire, tirés d’une époque où le rêve américain se conjuguait en français. Voici aujourd’hui traité un chapitre moins glorieux de l’Histoire de la Nouvelle-France: celui de l’esclavage. Présent partout, il fut plus massif et plus sévère en Louisiane qu’au Canada. Un grand merci à l’historien Mercel Trudel et au Musée des Civilisations de Québec, dont les travaux ont largement inspirés ce texte.

Au XVIIe siècle, l’esclavage était une réalité du monde à laquelle la Nouvelle-France ne s’était pas soustraite. Il faut dire que les colons n’eurent guère de scrupule, dans la mesure où les populations autochtones avaient coutume d’asservir des prisonniers de guerre avant l’établissement des Français. Mais cette réalité prit de l’ampleur avec l’expansion vers l’ouest de la Nouvelle-France. À compter des années 1670, les Français reçurent de leurs partenaires autochtones des prisonniers en gage d’amitié, au cours d’échanges commerciaux ou diplomatiques. Les Illinois étaient particulièrement reconnus pour les raids qu’ils menaient contre les nations du sud-ouest dont ils ramenaient des captifs. La pratique d’acheter et de vendre ces prisonniers comme de la marchandise s’installa ainsi dès le début du XVIIIe siècle.

Listés comme des outils

Dans le Nouveau Monde, le statut d’esclave était réservé aux Noirs et à certains Amérindiens. Il s’appuyait sur le concept de la supériorité des Blancs. C’est en 1709 que l’intendant de la Nouvelle-France Raudot légalisa l’achat d’esclaves. Le 13 avril 1709, il déclarait que  »tous les Panis (esclaves amérindiens) et les Nègres qui ont été achetés et qui le seront par la suite, appartiendront en pleine propriété à ceux qui les ont achetés comme étant leurs esclaves ».

Contrairement au domestique ou à l’ouvrier, l’esclave était donc rangé au dernier échelon de la société. Il appartenait à son propriétaire comme un bien meuble. À ce titre, il pouvait être donné en héritage, prêté (pour régler une dette, par exemple), échangé ou vendu, selon la volonté de son propriétaire. On retrouvait fréquemment mention de leurs noms sur des inventaires, entre de vieux outils de travail, ou bien au beau milieu de listes d’animaux.

Extrait d’une liste dressée après le décès d’un marchand de Montréal
– Deux vieilles scies de travers montées, prisées et estimées quarante sols pièces revenant au dit prix à la somme de quatre livres.
– Un esclave nègre d’environ vingt-cinq ans, nommé Mercure, prisé et estimé à la somme de cinq cents livres.
– Une fille esclave négresse, âgée d’environ trente ans, prisée et estimée à la somme de cinq cents livres.
– Un sciot monté, prisé et estimé trente sols.
– Une paire de tenailles et un gros marteau prisé et estimé ensemble quarante sols.

Sur le plan social, l’esclave avait le droit de porter le nom de famille de son maître et d’être soigné à l’hôpital en cas de maladie. L’Église l’acceptait en son sein et lui administrait le baptême. Le libre-arbitre de l’esclave reste toutefois à démontrer, en cette période d’assimilation par évangélisation. Certains esclaves furent confirmés et admis au sacrement de l’Eucharistie. L’historien Marcel Trudel, grand spécialiste de la Nouvelle-France, signale que sur les listes de confirmés, les esclaves sont cités parmi les personnes libres. Le mariage était également permis à condition que l’esclave ait obtenu le consentement de son maître.

Au Canada, beaucoup d’esclaves amérindiens

Au Canada, les esclaves connaissaient des conditions de vie comparables à celles des ouvriers immigrants. Même si leur statut légal était inférieur, ils jouissaient d’une certaine qualité de vie et d’une autonomie relative dans l’accomplissement de leurs tâches, puisqu’ils partageaient le quotidien de leurs maîtres, habituellement de la haute société. La vie urbaine leur permettait par ailleurs de nouer des liens avec des Blancs, contrairement à leurs homologues des colonies du Sud.

Au XVIIIe siècle, à l’apogée de la Nouvelle-France, les trois-quarts des esclaves étaient des Indiens Panis. Ils étaient originaires des plaines de l’Ouest, des communautés Cris, Assiniboines et Pawnee du Missouri. Selon Marcel Trudel, on dénombrait 1685 esclaves en Nouvelle-France, dont 402 Noirs. Cependant, au milieu du XVIIIe siècle, presque tous les marchands, personnalités d’importance et officiers militaires en possédaient au moins deux.

Olivier Le Jeune, le premier esclave noir
Selon toute vraisemblance, Olivier Le Jeune fut le premier esclave noir amené dans la vallée du Saint-Laurent, et même le premier esclave « importé ». Il était originaire de Madagascar ou de Guinée. Il arriva à Québec en 1629, en comme esclave des frères Kirke. Ces derniers, deux aventuriers, négociants et colonisateurs britanniques, le vendirent avant de quitter le pays en 1632 pour la somme de 50 écus. La même année, son acquéreur le donna à Guillaume Couillard. Le Jeune mourut à Québec le 14 mai 1633, mais le registre des sépultures indiquait alors qu’il était domestique. Signe qu’il avait été affranchi?

« Les Mains Noires – Procès de l’Esclave Incendiaire » enquête sur l’esclavage en Nouvelle-France au 18e siècle à travers le personnage véridique de Marie-Josèphe Angélique, accusée d’avoir incendié Montréal en 1734. Après un procès épique, cette esclave indomptable est condamnée à être torturée et pendue. Était-elle vraiment coupable ou n’était-elle pas plutôt victime d’une conspiration? Pourquoi cette amnésie concernant cette facette méconnue de l’histoire québécoise? Un passionnant documentaire de 52 minutes mêlant habilement des récits d’historiens et du théâtre filmé à la manière de Dogville de Lars von Trier.

À cette exception près, les premiers esclaves noirs n’arrivèrent au Canada qu’à la fin du XVIIe siècle. En dépit de la volonté fréquemment exprimée par les autorités françaises de faire venir des esclaves d’origine africaine dans la colonie, aucun navire négrier n’y parvint. Au Canada, les esclaves provenaient donc des colonies anglaises voisines, d’où ils étaient amenés en contrebande ou comme prisonniers de guerre. La traite des Noirs était bien plus importante en Louisiane et dans les 13 colonies britanniques d’Amérique.

Contrairement aux esclaves de la Nouvelle-Angleterre, qui étaient surtout exploités dans un contexte agricole, les esclaves de la Nouvelle-France étaient exploités en milieu urbain, notamment à Montréal, comme domestiques. Marcel Trudel a noté que plusieurs membres du clergé catholique, notamment la Mère d’Youville, ainsi que plusieurs communautés religieuses, y compris les Jésuites, les Ursulines, les Récollets, les Sulpiciens, et les Frères de la Charité, possédaient des esclaves.

La mainmise des Britanniques s’est accompagnée d’une expansion de l’esclavage au Québec. Leur nombre a presque triplé entre les années 1760 et 1834, année de l’abolition de l’esclavage au Québec et dans l’ensemble des possessions britanniques. Trudel a recensé ainsi plus de 4200 esclaves en terre canadienne. 2692 étaient des Amérindiens et 1400 des Noirs, appartenant à environ 1400 maîtres.

Ces chiffres restent faible comparé au reste des Amériques. Ainsi, près de 51 000 esclaves amérindiens seraient passés par les Carolines au début du XVIIIe siècle. En 1710, la colonie du Maryland recensait 8 000 esclaves. En 1749, New York en recensait 10 500. Quant aux Antilles, elles auraient réuni 250 000 esclaves vers 1744.

La société esclavagiste de Louisiane

Contrairement au Canada, qui était une « société avec esclaves », la Louisiane était une « société esclavagiste ». La population esclave, beaucoup plus nombreuse, jouait un rôle important dans le développement économique de la région. Il s’agissait toutefois d’une réalité moins commune qu’aux Antilles françaises à la même époque. L’abolition de l’esclavage est d’ailleurs venue bien plus tard qu’au Canada, en 1865.

On a officiellement réglementé l’esclavage en Louisiane en 1724 par la promulgation du Code Noir, une adaptation du règlement en vigueur dans les Antilles depuis 1685. Ce document établissait le statut des esclaves et des Noirs libres, ainsi que les relations entre maîtres et esclaves, et entre Blancs et Noirs. La clause principale consistait à interdire les mariages mixtes, ce qui n’a toutefois pas empêché le concubinage entre hommes blancs et femmes noires. La plupart des planteurs louisianais n’observaient de cette réglementation que ce qui leur convenait. On constate aussi que les Noirs, surtout en Basse-Louisiane, jouissaient d’une plus grande autonomie financière et culturelle que ce qui était prévu par le Code.

Les conditions de vie et de travail des esclaves n’en demeuraient pas moins difficiles, nettement plus qu’au Canada. Isolés dans de grandes plantations de tabac ou d’indigo, les esclaves étaient cantonnés dans des « cabanes à nègres » et soumis à des travaux incessants : labours, semailles, sarclage, moissons, entretien des canaux de drainage et des levées. Souvent mal nourris et mal vêtus, ils étaient aussi plus vulnérables aux maladies. Les maîtres n’hésitaient toutefois pas à les faire soigner afin de protéger leur investissement. La violence semblait omniprésente dans les rapports maîtres-esclaves. Elle se manifestait généralement par des coups de bâton ou de fouet, mais aussi par la privation de nourriture ou la mise aux fers.

L’esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois à compter du jour que son maître l’aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lis sur une épaule ; et s’il récidive une autre fois à compter pareillement du jour de la dénonciation, aura le jarret coupé et il sera marqué d’une fleur de lis sur l’autre épaule ; et la troisième fois il sera puni de mort.
Article 32 extrait de la deuxième version du Code Noir promulgué par Louis XV en 1724.

Entre 1719 et 1743, la Compagnie des Indes, qui détenait le monopole de la traite des esclaves, a envoyé quelque 6 000 Africains en Louisiane. La plupart d’entre eux étaient des hommes puisque que les femmes étaient habituellement réservées à la traite d’esclaves en Afrique et que les travaux des champs exigeaient une main-d’œuvre robuste. La majorité était originaire de Sénégambie; les autres venaient du Congo-Angola et du golfe du Bénin.

Par contre, le nombre d’esclaves amérindiens a toujours été inférieur à celui d’esclaves noirs. Dans l’ensemble du Régime français, on en comptait environ 1700, dont une majorité de femmes, qui servaient de domestiques et de concubines aux Français. Ils étaient souvent âgés d’à peine 10 ans. Leur âge moyen de décès était de 17 ans, ce qui témoigne de leur vulnérabilité aux épidémies européennes, tout comme chez les esclaves panis au Canada. Les planteurs louisianais leur préféraient les esclaves venus d’Afrique, moins nombreux à s’enfuir et dotés d’une santé plus robuste.

Pour aller plus loin: http://www.civilisations.ca/musee-virtuel-de-la-nouvelle-france

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Note: ceci est le deuxième d’une série de récits regroupés dans la rubrique Nouvelle-France. Ils racontent ce temps ou l’Amérique était française, une époque aussi fascinante que négligée des cours d’histoire. Le Québec puise ses racines et son héritage francophone dans cette période. Vous découvrirez des personnages extraordinaires, des anecdotes invraisemblables et de grands moments d’Histoire, tirés d’une époque où le rêve américain se conjuguait en français. Ce récit retrace la vie d’Étienne Brûlé, premier Français à avoir vécu parmi les Indiens.

Lorsqu’ils rencontrèrent les Amérindiens en terre canadienne, les Français établirent des rapports cordiaux avec eux. Au point que l’on vit même des colons partir s’installer dans les villages autochtones. Ainsi naquirent les « coureurs des bois », ces Français qui choisirent le monde des Indiens. Ils adoptèrent leurs coutumes, leur langue, leurs vêtements. Les coureurs des bois permirent aux Français de comprendre les Natifs et furent de grands explorateurs.

Étienne Brûlé fut le premier coureur des bois, et son histoire fut tant passionnante que tumultueuse. Il quitta la France en 1608 à l’âge de 16 ans, alors qu’il menait vie à Honfleur. Il embarqua dans le navire de l’explorateur Samuel Champlain en direction de Québec, la nouvelle colonie.

Il arriva au mois de juin à Tadoussac. La traversée de l’Atlantique en bateau, longue de plusieurs mois, relevait de l’épreuve initiatique pour ce jeune homme. Mais rien qui ne put le préparer à ce qu’il vit en débarquant: la violence et la mort. Les Basques espagnols, peu enclins à partager le commerce de la traite et de la pêche en leur territoire, attaquaient férocement les Français. Brûlé ne fut cependant pas inquiété. Un peu plus tard, il découvrit également des danses particulièrement suggestives orchestrées par de jeunes Indiennes. Il ne s’en remit manifestement jamais…

Nouvelle vie

Quelques mois après, un hiver particulièrement rude dévasta la colonie. 16 des 24 hommes de l’expédition Champlain moururent. Étienne Brûlé et son compagnon Nicolas Marsolet survécurent en passant l’hiver en forêt. Ils apprirent à chasser, à se déplacer dans la neige. Ils firent la connaissance de la tribu amérindienne des Montagnais. Brûlé se découvrit un don pour les langues et pu très rapidement communiquer avec eux dans leur propre parler. La langue montagnaise étant une langue algonquienne, Étienne Brûlé s’ouvrit ainsi les portes de l’ensemble des tribus du pays algonquin.

Champlain l’envoya vivre parmi les Hurons en 1610. Enthousiaste, Brûlé revint en parlant couramment l’iroquoïen (Iroquois et Hurons, bien qu’ennemis, parlaient la même langue) et s’habillait comme un Indien. Il était devenu un membre à part entière de la nation de l’Ours. En 1611, il partit à nouveau vivre au pays des les Hurons, une communauté de 40 000 habitants, et y resta quatre ans.

On lui apprit à manœuvrer les canots, à chasser et à utiliser des raquettes. Il pouvait désormais fabriquer des canots en écorce de bouleau, tel qu’enseigné par les Natifs. Brûlé réalisa que le bouleau verruqueux était la ressource la plus importante pour la vie dans les bois. On l’utilisait pour construire et réparer les canots au cours du voyage. On bâtissait des abris avec les branches et l’écorce. L’écorce servait aussi à dessiner des cartes et à rédiger des messages. Au besoin, on pouvait même la manger! Cependant, un repas typique comprenait plutôt du pemmican, de la viande de chevreuil, du maïs et des pois séchés.

Brûlé méritait son sobriquet de coureur des bois à plus d’un titre. C’était un excellent éclaireur. Il participa à plusieurs expéditions, au nom de Champlain pour des négociants de fourrure. Il explora les terres à l’ouest de Québec. Ses périples lui firent découvrir des régions sauvages non-tracées. Il se rendit à la jonction des lacs Érié et Ontario. Il fut le premier Européen à explorer l’actuel État de Pennsylvanie.

Destin tragique

Sa vie prit un tournant plus dramatique en 1616. Au cours d’un voyage, il fut capturé par des Sénécas. Reconnu comme un Français, ennemi de la tribu, il subit d’effroyables tortures. Il s’en tira au prix d’un marché avec la tribu hostile: jouer les intermédiaires auprès des Français. Mais ce terrible épisode lui valut un an de convalescence.

La réputation d’Étienne Brûlé fut ternie quand Samuel de Champlain apprit qu’il travaillait pour les marchands de fourrures. D’explorateur au service de la Couronne, il devint une sorte de VRP, rémunéré pour persuader les tribus d’amener leurs peaux à la traite de tel ou tel marchand. Les missionnaires catholiques lui reprochèrent aussi ses mœurs très libres: ayant totalement adopté les coutumes et la morale des Hurons, Brûlé prit plusieurs femmes Indiennes. Les danses de son adolescence l’avaient bel et bien ensorcelé…

En 1629, quand lorsque les Britanniques s’emparèrent brièvement de Québec, Champlain était persuadé que Brûlé les avaient guidé en personne le long du fleuve Saint-Laurent. Tandis que Champlain retourna en métropole, Brûlé choisit de demeurer en Nouvelle-France au service des frères Kirke, les colonisateurs et négociants britanniques qui avaient pris Québec. Le coureur des bois fut définitivement perçu comme traître. Accusé dans les derniers écrits de Champlain, il ne subit cependant jamais de procès ni n’eut l’occasion de se défendre.

Brûlé repartit vivre chez les siens, les Hurons. Peu de traces de la fin de sa vie subsistent, mais il semble qu’il sombra peu à peu dans l’alcoolisme. Lorsque Champlain revint en Nouvelle-France en 1633, il apprit la nouvelle de sa mise à mort par les Hurons. Le coureur des bois avait été torturé, brûlé, démembré, puis mangé comme un ennemi! La raison de cet ultime châtiment ne fut jamais consignée, pas plus que la date exacte de l’exécution. Avait-t-il commis un geste irréparable pour la société huron? Avait-t-il été tué pour des raisons plus politiques? On ne le saura jamais. Une chose est sûre, Champlain ne manifesta guère de compassion.

Cette fin aussi floue qu’épouvantable met un terme à l’histoire extraordinaire d’Étienne Brûlé, grand explorateur, fin voyageur, surdoué des langues, archétype du métis culturel.

La dangereuse vie des coureurs des bois

Étienne Brûlé fut le premier coureur des bois. D’autres le suivirent. Et si leur vie fut moins atypique, elle n’en était pas moins difficile et jonchée de dangers. Les coureurs des bois se lançaient dans de vastes expéditions au cœur des terres américaines inconnues pour commercer, rapporter de la nourriture et de la fourrure aux colonies françaises. Ils quittaient leur domicile au printemps avec leurs canots remplis à craquer de provisions et de produits à échanger. Ils voyageaient de la rivière des Outaouais au lac Huron. De là, ils ramaient à raison de 12 heures par jour pendant un autre mois pour arriver à destination. Les coureurs des bois parcouraient ainsi des distances considérables, parfois jusqu’à 2 000 kilomètres ou plus de la maison.

Il s’agissait d’un travail dangereux qui impliquait de traverser de vastes étendues de nature hostile. Les coureurs de bois voyageaient donc en groupes. Ils avaient besoin les uns des autres pour manœuvrer les pagaies, établir les abris et guetter les ennemis à la nuit tombée. Ils devaient aussi trouver leur propre nourriture. Tout au long du parcours, ils s’adonnaient à la chasse et à la pêche.

Les coureur de bois devaient souvent faire du portage avec leur canot. Durant l’été, les moustiques et d’autres insectes les incommodaient. Ils devaient accrocher leur nourriture très haut loin de la portée des animaux. L’hiver venu, il fallait se tenir au chaud pendant la nuit. Pour cela, ils creusaient des trous dans la neige et les tapissaient de branches de cèdres. La vie au grand air, dans toute sa réalité!

Pour aller plus loin: une très belle narration radio de l’histoire d’Étienne Brûlé.

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Note: ceci est le premier d’une série de récits regroupés dans la rubrique Nouvelle-France. Ils racontent ce temps ou l’Amérique était française, une époque aussi fascinante que négligée des cours d’histoire. Le Québec puise ses racines et son héritage francophone dans cette période. Vous découvrirez des personnages extraordinaires, des anecdotes invraisemblables et de grands moments d’Histoire, tirés d’une époque où le rêve américain se conjuguait en français. Mais pour commencer, voici un petit tour d’horizon, brossé à grand trait, histoire de planter le décor.

Au XVIe siècle, bien avant les Britanniques, les Français accostèrent en Amérique du Nord avec l’objectif d’implanter des colonies durables au sein du Nouveau Monde. Jacques Cartier fut l’explorateur qui, en 1534, fit progresser ses navires dans le Golfe du Saint-Laurent, le fleuve qui longe les villes actuelles de Québec et Montréal. Il partit de Saint-Malo le 20 avril et aborda les côtes de Terre-Neuve le 10 mai. Il traversa l’estuaire du Saint-Laurent puis débarqua enfin au Labrador. Ce qu’il y vit avait de quoi faire tourner la tête. Sous ses yeux, se dressait un nouvel horizon, immense et sauvage, de vastes étendues de terre et de forêt qui ne demandaient qu’à être explorées. Cartier prit possession du territoire au nom du roi de France et la nomma « Canada », du mot iroquois Kanata qui signifie village.

Une rencontre pacifique

Cette expédition allait permettre à ses compatriotes d’embarquer vers le rêve américain français dès la fin du XVIe siècle. Pour eux, cette aventure représentait l’espoir de conquérir une liberté nouvelle, bâtir une société meilleure, sur une nouvelle terre. Certains saisirent aussi la chance de laisser leurs erreurs derrière eux: on comptait parmi les colons quelques délinquants venus effacer leur ardoise…
Mais les bonnes volontés furent mises à rude épreuve. Le climat, épouvantable et particulièrement glacial, en refroidit plus d’un. Les deux tiers des colons repartirent après leur premier hiver. La maladie et les raids indiens firent eux aussi des dégâts. Les durs à cuire, ceux qui décidèrent de rester au pays, furent appelés les Canadiens. Robustes, coriaces et déterminés, ces habitants durent se suffire à eux-mêmes en produisant leurs propres denrées.

Au début du XVIIe siècle, avec les premières expéditions de Samuel Champlain, les colons français entrèrent en contact avec les tribus autochtones. Les Français

établirent des rapports cordiaux avec eux. Ce fait est à souligner. Deux peuples qui ne s’étaient jamais vu et aux cultures on ne peut plus opposées se rencontrèrent, et plutôt que la guerre, ils choisirent la paix: instant unique dans l’Histoire des Amériques et des Hommes. Il faut dire qu’il n’était nullement dans les intentions des colons de guerroyer: le Roi de France misait avant tout sur les richesses du commerce de fourrure. De plus, les Français étaient peu nombreux, et leurs colonies de taille modeste. Les premières d’entre elles ne dépassaient pas la soixantaine d’individus. Les Amérindiens ne se sentirent jamais envahis ni menacés par leur présence. Au milieu du XVIIIe siècle, à peine 65 000 colons étaient installés en Amérique du Nord, et 85% d’entre eux étaient établis le long des berges du Saint-Laurent.

Les Français s’allièrent avec les Micmacs, les Abénaquis, les Algonquins, les Montagnais et les Hurons. Samuel de Champlain participa à la protection de la colonie contre les Iroquois, devenus les ennemis des Hurons et des Algonquins.

À la découverte des grands espaces

Français et Amérindiens trouvèrent plusieurs terrains d’entente. La traite de la fourrure fut le premier d’entre eux. En 1608, Champlain fonda un comptoir permanent qui deviendra la ville du Québec, s’imposant comme la capitale de la Nouvelle-France.

Les alliances franco-amérindiennes furent également l’occasion d’échanger les savoirs. Les Français offrirent des mousquets, des haches, des couteaux, des couvertures, du whisky et des casseroles. Les Amérindiens furent impressionnés par leurs immenses navires. Les Natifs, eux, enseignèrent aux Français la vie en Amérique. Ils leur montrèrent comment survivre aux rudes conditions climatiques. Ils leur apprirent à chasser les animaux du pays. Ils leur révélèrent le secret des herbes médicinales locales, indispensables pour survivre à la maladie, mais aussi lutter contre les nuées de moustiques. À cet effet, ils utilisaient des plantes telles les feuilles de laurier et la sanguinaire, ainsi que les graisses animales et même de l’huile de poisson.

Des Français finirent par vivre au milieu des tribus indiennes et adoptèrent leurs coutumes. Ils devinrent ceux que l’on appelait « coureurs des bois », une spécificité française.

Guidés par les Natifs, les colons parvinrent  à cartographier une très large partie de l’Amérique du Nord. Pendant 150 ans, ils sillonnèrent le continent au fil de l’eau, à l’aide du canoë d’écorce de bouleau, glissant avec célérité à travers les Grands Lacs et leurs affluents. En quête d’autres tribus avec qui commercer, ces groupes d’aventuriers descendirent jusqu’en Louisiane. Ils élargirent les limites de la Nouvelle-France sur une bande qui traversait le continent depuis le nord du Canada jusqu’au sud des Etats-Unis. La colonisation du pays se fit avec la bienveillance des tribus autochtones, qui contrôlaient les territoires au nom des alliances passées avec les Français. La notion de propriété du territoire leur était complètement étrangère, ce qui expliquait également leur attitude avenante vis-à-vis des colons.

Indiana, Dakota, Illinois, Ohio…
Aujourd’hui, une trentaine d’États américains ont des noms d’origine indienne (Dakota, Nevada, Nebraska, Colorado…). Il s’agit de territoires traversés par les Français, qui apprirent le nom que les Indiens donnaient à ces régions. Ils maintinrent les noms indiens et, plus tard, ces noms furent conservés au moment de créer les états d’Amérique.

Une nouvelle société

Livrés à eux-mêmes, les Canadiens bâtirent une société neuve où les compétences de chacun furent mises à contribution. Cette société favorisait les corps de métier locaux. Outre les marchands, négociants ou paysans, on trouvait de nombreux corps d’artisans. Les maçons, tailleurs de pierre,  menuisiers et autres charpentiers formaient le plus gros contingent de la colonie. Ils participaient à la construction des édifices publics aussi bien que des fortifications, des moulins, des barques et des résidences des particuliers. Quant aux multiples pièces de mobilier qui assuraient le bien-être matériel des habitants, elles étaient l’œuvre des menuisiers. À ce groupe, il fallait ajouter les forgerons, spécialistes du fer, et les tonneliers dont la pratique était assez lucrative. Ils confectionnaient les principaux contenants de l’époque, les barils et les tonneaux utilisés pour conserver et transporter les marchandises, tels que l’alcool, l’huile, le poisson, la farine et les pois.

Au fil du temps, apparut une petite bourgeoisie coloniale qui stimulait la production de biens et de services locaux. De cette manière, les capitaux n’étaient pas drainés vers la métropole : en achetant les produits locaux, les colons favorisaient leur propre enrichissement.

Au XVIIIe siècle, la population de la Nouvelle-France avait réussi son pari. Les gens refaisaient leur vie et la société vivait dans un certain confort matériel. Bon nombre d’artisans étaient propriétaires de leur maison: 50% à Québec et 70% à Montréal. Il existait néanmoins des différences notables quant à l’ampleur des fortunes. Les métiers du fer permettaient généralement de bien vivre et, à Québec comme à Montréal, les forgerons étaient les plus fortunés des artisans. Tonneliers, maçons, tanneurs, cordonniers et menuisiers s’en tiraient également bien. Les métiers reliés à l’habillement   tailleurs d’habits, couturières, perruquiers et cordonniers   étaient les moins lucratifs. À Québec en particulier, ces artisans peinaient à vivre de leur seul métier. Bon nombre durent trouver une deuxième activité. Certains se firent aubergistes à temps perdu, en réservant une ou deux chambres de leur maison aux voyageurs. Les véritables tavernes, elles, popularisèrent le billard, et proposaient également des jeux de dés ou de cartes. Dans l’ensemble, sur le plan matériel, la vie des habitants de la Nouvelle-France semblait meilleure que celle de leurs compatriotes en métropole.

Tout n’était pas si simple cependant. Dès le XVIIe, la venue d’Anglais prêts à conquérir l’Amérique par les armes introduisit la guerre inter-coloniale dans le quotidien. De 1629 à 1632, les Britanniques occupèrent la ville de Québec et l’Acadie (rebaptisée Nouvelle-Écosse).

Le rêve de la Nouvelle-France prit fin avec la guerre de Sept Ans: de 1756 à 1763, l’Empire Britannique ravit l’Amérique du Nord à la France. L’autonomie des colons finit par se retourner contre eux: le Roi Louis XV estimait la valeur du Canada à l’aune des bénéfices destinés à la métropole. Il ne jugea pas rentable d’employer de lourds moyens militaires pour le protéger des Anglais. C’est ainsi que la Couronne de France abandonna le Québec. La devise actuelle de la Belle Province, « je me souviens », fait peut-être autant référence à ses racines françaises qu’à cet abandon de la mère-patrie de l’époque…

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Photo: La Presse Canadienne /Darryl Dyck

On a du mal, quand on est Européens, à se faire une idée exacte du statut des Indiens en Amérique du Nord. On sait vaguement qu’ils sont parqués dans des réserves aux États-Unis, mais sans trop savoir de quoi il retourne exactement. Le cas du Canada n’est pas connu, car les médias européens s’intéressent peu à ce pays, et vont plutôt puiser leurs exemples chez l’oncle Sam. Il n’en est pas moins singulier. Le statut des Indiens y fait l’objet d’une loi spéciale difficile à concevoir. Surtout vu de France, pays où les valeurs de la République (tous dans le même moule) sont aux antipodes du modèle américain (vive le communautarisme). Cette Loi sur les Indiens correspond ni plus ni moins à un cas de discrimination, collant sur le dos des Indiens un statut à part, flanqué de droits et devoirs spécifiques, régissant par exemple l’occupation de leurs terres. L’Histoire de la création du Canada, terre conquise aux natifs, d’abord cordialement par les Français puis par la force côté Britannique, explique en partie ce traitement particulier. A partir du XIXe siècle, les premiers traités avaient pour objectif d’éliminer tout obstacle susceptible d’entraver la venue de colons, le défrichement des terres arables et le développement des ressources à l’ouest des Grands Lacs. Les Indiens, préoccupés avant tout par la défense de leur mode de vie, se sont pour ainsi dire laissés rouler dans la farine sur tout ce qui concerne la propriété et gestion des territoires, cette notion leur étant complètement étrangère. Le rapport de force a ensuite fait le reste.

Une chose est sûre, aujourd’hui, la relation entre ce statut et la précarité ravageant ces communautés est évidente.

Cet article vise à apporter des précisions à ceux qui veulent en savoir plus sur cette réalité sans équivalent en Europe. Il est très largement fondé sur quelques excellents articles d’Isabelle Monpetit, Jean-Benoît Nadeau, sans oublier les précisions de l’encyclopédie canadienne sur la Loi des Indiens. Quelques précisions pour commencer:

Le contexte démographique: Le Recensement du Canada de 2006 évaluait à 1 172 785 le nombre d’Autochtones au pays, ce qui représentait 3,8% de la population canadienne. Les Indiens de l’Amérique du Nord constituaient le plus important des trois groupes autochtones (698 025 personnes), venait ensuite le groupe des Métis (389 780 personnes), puis celui des Inuits (50 480 personnes). C’est une population jeune: en 2006  l’âge médian était de 27 ans, soit 13 ans de moins que celui de la population canadienne. Elle croît beaucoup plus vite que le reste de la population du Canada en raison du taux de fécondité nettement plus élevé des femmes. Majoritairement regroupés dans les régions de l’Ouest et de l’Ontario (contre à peine 110.000 au Québec), 54 % des Autochtones vivent dans une région urbaine. C’est également une population précaire, ravagée par l’alcoolisme et l’obésité. Source: Ressources humaines et développement des compétences Canada.

Le contexte politique: Une rencontre au sommet organisée par le gouvernement de Stephen Harper et les chefs autochtones du pays a eu lieu ce 24 janvier. L’avenir de la Loi sur les Indiens était au menu. Les deux parties ne se sont pas entendues sur le sort du texte, mais se donnent un an pour repenser le lien économique entre Ottawa et les communautés. Pas de grande annonce donc, mais un climat plus serein que ce que l’on pouvait penser. Il faut dire que ce sommet était déjà un événement en soi, tant les précédents sont rares. Il avait été annoncé dans la foulée de la crise de relations publiques entourant le scandale des logements à Attawapiskat: en novembre dernier, des dizaines de personnes ont été contraintes de dormir dans des tentes, des cabanes en bois non isolées et des roulottes de chantier abandonnées, sans eau potable ni électricité.

Une Loi sur les Indiens assimilatrice

Entre l’arrivée des premiers Européens au XVIe siècle et aujourd’hui, les peuples autochtones sont passés d’alliés des nations occidentales à citoyens de seconde zone. Depuis la création institutionnelle du Canada, en 1867 (hé oui, c’est un jeune pays!), c’est le gouvernement fédéral qui s’est octroyé la responsabilité des questions autochtones. La Loi sur les Indiens est instaurée en 1876 et se nomme alors « Loi sur les Sauvages ». Elle permet au gouvernement de contrôler la majorité des aspects de la vie amérindienne : le statut d’Indien, les terres, les ressources, les testaments, l’éducation, l’administration des bandes, etc. Elle a été plusieurs fois modifiée depuis. Par exemple, en 1971, l’article de la loi mentionnant l’interdiction faite aux Indiens d’acheter ou de vendre de l’alcool a été aboli. Le texte de loi actuel date de 1951, mais ses mesures restent fondées sur la loi coloniale et les Proclamations royales. Depuis les années 70, plusieurs évolutions ont laissé aux bandes une plus grande liberté de réglementation en matière d’alcool et de droit de résidence dans la réserve. On est cependant bien loin de la forme d’autonomie que les Indiens réclament. La plupart des peuples autochtones affirment en effet que leurs droits à l’indépendance et à l’autonomie sont inhérents et collectifs, au nom de ce qu’ils appellent le Droit Ancestral. Ils se revendiquent d’une occupation originelle du territoire canadien (ils étaient là avant les Français et les Britanniques effectivement!) et d’un ordre social antérieur à l’arrivée des Européens.

Une partie de cette loi sur les Indiens régit aussi la vie dans les réserves indiennes. Dans ces territoires, qui demeurent propriétés de la Couronne, Dans les réserves, les Premières Nations forment un peuple d’éternels locataires. Le texte est éloquent à leur sujet: « Sa Majesté détient des réserves à l’usage et au profit des bandes respectives pour lesquelles elles furent mises de côté ». Dans ces réserves, plus de la moitié de la jeunesse est frappée par l’obésité, le diabète et le syndrome d’alcoolisation fœtale.

Précisons que les Inuits et les Métis ne sont pas régis par la loi sur les Indiens.

Dans ses versions antérieures, la Loi sur les Indiens visait clairement à assimiler les Amérindiens. Ainsi, un diplômé universitaire perdait automatiquement son statut d’Indien, de même qu’une femme indienne qui épousait un non-Indien (disposition abrogée en 1985). Certaines pratiques traditionnelles étaient interdites.

Entre 1879 et 1996, des dizaines de milliers d’enfants amérindiens ont fréquenté des pensionnats qui visaient à leur faire oublier leur langue et leur culture, et où ils ont été nombreux à subir des sévices. Au nom des Canadiens, le premier ministre conservateur Stephen Harper a présenté en 2008 des excuses aux peuples autochtones pour cette politique qui visait à « tuer l’Indien au sein de l’enfant ».

Des protections ambigües

Certaines dispositions de la Loi sur les Indiens visent toutefois à protéger les Amérindiens. « Il y a une obligation fiduciaire du gouvernement fédéral et anciennement de la Couronne de protéger les intérêts des Autochtones et des terres autochtones qui ont été réservées à leur usage dans le processus de colonisation, d’affirmation de la Couronne », rappelle l’anthropologue Pierre Trudel, expert des questions autochtones.
Du coup, beaucoup d’Amérindiens ont un rapport contradictoire à la Loi sur les Indiens. D’un côté, ils dénoncent son paternalisme. De l’autre, il leur est difficile de renoncer aux protections qu’elle leur apporte, comme les exemptions de taxes dans les réserves.

Certaines dispositions, a priori protectrices, peuvent pourtant se retourner contre les Indiens. Voici une anecdote, tirée d’un article de Jean Benoît Nadeau « Abolir la loi sur les Indiens? » en 2004:

Lorsque John Paul Murdoch est venu étudier le droit à l’Université McGill, en 1998, sa mère a voulu lui offrir un ordinateur. Comme de nombreux consommateurs, Gertie Murdoch a accepté l’offre de prêt du marchand. Sa solvabilité ne faisait aucun doute. Le prêt a pourtant été refusé. Gertie Murdoch n’a pas eu besoin de demander pourquoi: aucune institution financière n’avance de l’argent aux autochtones qui vivent dans une réserve. Parce que leurs biens ne peuvent être saisis, selon la loi fédérale sur les Indiens. Désolé, le responsable des prêts a proposé que John Paul, qui lui ne vivait plus dans la réserve de Waskaganish, fasse la demande. « Et c’est moi, l’étudiant, qui a eu le prêt, pas ma mère, qui travaillait depuis 20 ans comme administratrice à l’éducation communautaire! » raconte John Paul.

Certaines communautés autochtones ont choisi de s’affranchir de cette loi. Elles ont signé des traités afin de former leur propre gouvernement. D’autres ont préféré adhérer à la Loi sur la gestion des terres des premières nations, adoptée par Ottawa en 1999, tout en restant assujetties à la Loi sur les Indiens. Elles ont ainsi acquis certains pouvoirs sur la gestion des terres de réserve, des ressources et de l’environnement.

Lors de l’assemblée annuelle de 2010 de l’Assemblée des Premières Nations, le chef Shawn Atleo a pour sa part invité Ottawa à abroger la Loi sur les Indiens d’ici cinq ans. Il a proposé de la remplacer par une nouvelle relation qui permettrait de faire avancer les dossiers des revendications territoriales et du partage des ressources.

2 ans plus tard, le chemin est encore long…

Les idées reçues des Canadiens

L’idée que les autochtones seraient des citoyens privilégiés et même qu’ils auraient des droits supérieurs aux autres citoyens vivant sur le territoire du Québec fait maintenant partie des croyances populaires et du discours quotidien. Deux Québécois sur trois pensent que les autochtones ont un niveau de vie aussi bon, voire meilleur, que le Canadien moyen. Des phrases bien enracinées comme « ils ne paient pas de taxes ni d’impôts, ils obtiennent tout gratuitement » font encore partie de la mémoire collective canadienne. C’est fort de café, si l’on prend du recul en considérant que les Indiens se sont fait déposséder de leurs terres par l’Empire colonial et priver de leurs droits en 1876! On ne peut pas se contenter de dire « c’est du passé, vivons avec notre temps », puisque la situation juridique perdure. Les communautés reçoivent des subventions très généreuses, supérieures aux subventions perçues par les municipalités. Oui mais les communautés sont tenues d’assumer tous les services (y compris la santé par exemple, dont les municipalités non-autochtones n’ont pas la responsabilité). Il faudrait y penser avant de pestiférer au nom des « blancs égorgés  qui crachent par le nez ».

Car la réalité de cette population « privilégiée » est tout autre: la Loi sur les Indiens enferme les autochtones dans un régime de tutelle. Qui dit tutelle dit contrainte, dépendance, absence d’autonomie et privation de certains droits et libertés, notamment en  matière testamentaire ou en terme de libre disposition de certains biens personnels. En matière d’accès à la propriété immobilière, il est quasiment impossible pour un Indien dans une réserve de devenir propriétaire de sa maison. Les terrains n’y ont aucune valeur marchande, car ils ne sont transférables qu’à la communauté ou à un autre Amérindien. Et la précarité est partout. En 2007, 58% des jeunes de 15 à 17 ans étaient des consommateurs de drogue et d’alcool. L’obésité touche 52% des enfants, 42% des adolescents, 67% des adultes et 67% des aînés. Le taux de diabète des jeunes est de 15%, il est trois fois plus important que celui du Québec.… Dix pour cent des maisons sont surpeuplées et une sur trois est infestée de moisissures… L’assurance-emploi et l’aide sociale comptent pour 44 % des revenus, ce n’est pas exactement ce qu’on appelle un privilège… Voici un tableau qui compare les statistiques entre les communautés autochtones et les autres (puisque à la différence de la France, les statistiques ethniques sont légales au Canada).

Conclusion

Difficile d’envier la situation des Autochtones à la lecture du dernier tableau. La seule idée qui en ressort, c’est que la Loi sur les Indiens est loin de mettre en place les conditions d’une cohabitation saine et socialement juste. Voilà pourquoi le sommet du 24 janvier dernier, à propos de l’avenir du texte, a attiré l’attention. Et voilà pourquoi on en attend aussi des suites plus concrètes. Les amérindiens ne sont pas les seuls à suivre l’affaire. La précarité des autochtones et leur état de dépendance extrême face aux subventions en tout genre, rappellent à tous les Canadiens ce moment d’Histoire où les ancêtres européens ont posé le pied en terre indienne, puis se sont appropriés leurs terres et ont réduits les habitants en citoyens de seconde classe. Rompre avec ce sentiment de culpabilité que les subventions publiques peinent à cacher, et construire une société plus équitable: c’est tout le défi du Canada moderne.

Pour plus de précisions au sujet des Autochtones, je vous invite à lire le document officiel Mythes et Réalités autochtones. qui émane directement du secrétariat des affaires autochtones du Québec.

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Ce n’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire des grimaces. Dans mon dernier article, qui parlait de la sortie du Canada du protocole de Kyoto, j’évoquais une proposition politique qui ne manquait pas de sel, soumise par Louise Beaudoin, députée péquiste de Rosemont (Montréal). S’appuyant sur l’interprétation du droit international de Daniel Turp, professeur titulaire à la Faculté de droit de l’Université de Montréal rappelant l’importance de l’engagement du Québec vis-à-vis du protocole, elle suggérait la convocation d’une assemblée nationale extraordinaire, afin de renouveler l’engagement du Québec en faveur du processus. Objectif direct: démontrer à la face du monde que la Province se situe à l’opposé de la position canadienne.

La réponse du Premier Ministre Jean Charest ne s’est pas faite attendre. Dès le vendredi 16 décembre (le lendemain donc), il confirmait de manière officielle le désaccord du Québec vis-à-vis de la position fédérale. « Nous sommes d’avis que la décision du gouvernement fédéral de se retirer  des engagements pris en vertu du Protocole de Kyoto est inacceptable« . Mais, comme je l’écrivais aussi, d’autres enjeux étaient indirectement à l’œuvre. En voulant affirmer la personnalité internationale du Québec, la députée songeait sans doute à l’image de sa Province, à rassurer ses partenaires dans le monde.

Mais la question de la souveraineté du Québec était forcément accrochée à la locomotive. Si le Québec devait se désengager de la politique Canadienne sur ce terrain, pourquoi ne pas étendre le raisonnement? Jean Charest, farouchement opposé à l’idée d’indépendance vis-à-vis de l’État fédéral, n’est pas tombé dans le panneau. Pas question de donner du grain à moudre aux souverainistes. « La position du Québec est déjà claire et affirmée. Une séance supplémentaire de l’Assemblée nationale n’y apporterait rien de nouveau« , a-t-il donc ajouté, en vieux briscard de la politique québécoise.

Rappelons aussi que Jean Charest marche sur des œufs en ce moment dans le domaine environnemental. Son Plan Nord, contribution majeure de son mandat pour l’avenir du Québec, est régulièrement mis en doute par les associations écologistes. Le Premier Ministre ne tien certainement pas à voir le sujet de la protection de l’environnement faire la Une des journaux: il pourrait dans la foulée être sommé de détailler les mesures prévues pour protéger les forêts du territoire concerné par le Plan Nord. Un sujet sur lequel ses intentions manquent de clarté.

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Le Canada s’est retiré du Protocole de Kyoto il y a trois jours. L’information a fait grand bruit dans les journaux du monde entier. Cette décision du gouvernement Harper a été vécue comme une trahison par la plupart des signataires de cet accord, destiné à lutter contre le réchauffement climatique.

Le Canada s’est isolé du monde sur ce dossier. Ce que le monde voit sans doute moins, c’est que la décision du gouvernement canadien, dominé par le Parti Conservateur, semble elle-même contestée par la majorité du pays. Mercredi, en assemblée parlementaire fédérale, le député québécois Justin Trudeau a carrément traité le Ministre de l’Environnement Peter Kent de « tas de merde ». Quelques jours après la publication de mon article expliquant à l’ensemble de l’humanité la préférence québécoise pour l’emploi des injures sacrées, je déplore officiellement ce choix d’un vocabulaire scatologique, mais passons. L’anecdote a surtout été l’occasion de rappeler que le Parti Conservateur a joué au loup solitaire. Car Trudeau, membre du Parti Libéral (dans l’opposition au niveau Canadien, mais au pouvoir dans la province du Québec), ne s’est pas lâché sans raison. La députée Megan Leslie du Parti Néo-Démocrate (NPD, lui aussi dans le camp de l’opposition fédérale), venait de poser une question sur les changements climatiques. Le ministre a répondu en suggérant qu’elle n’était pas bien informée, parce qu’elle n’avait pas pris part à la conférence de Durban, en Afrique du Sud. Là-dessus, la Chambre s’est enflammée, Monsieur Trudeau a explosé et a lancé son insulte en anglais (« piece of shit »). Car c’est le gouvernement conservateur lui-même qui a refusé d’être accompagné par les députés d’opposition, contrairement à la pratique qui prévalait jusque-là pour les grands sommets internationaux! Dès le départ, le camp des conservateurs préparait un coup en solo. Forcément, aujourd’hui, tous les autres partis politiques lui tombent dessus à bras raccourcis.

Au Québec, plusieurs élus locaux ont également fustigé la décision des conservateurs et du premier ministre Stephen Harper. A Montréal, le député libéral de Bourassa, Denis Coderre, a twitté illico : « Le Canada se retire de Kyoto… Honteux! ».

Le député libéral de Saint-Laurent–Cartierville, Stéphane Dion estime que l’image du Canada est dorénavant entachée. « C’est une blague! » s’est-il emballé sur les ondes de la première chaîne de Radio-Canada. L’ancien ministre de l’Environnement n’était pas pour autant surpris de la décision du gouvernement. « Monsieur Harper a toujours dit que les changements climatiques n’étaient pas induits par l’activité humaine […] Les conservateurs ont brûlé le plan que nous avions établi. Ils ont plutôt accordé des subventions pour l’éthanol et les sables bitumineux ». Stéphane Dion estime que le Canada a perdu toute crédibilité dans les dossiers environnementaux. « Pour être crédible dans le domaine, il faut avant tout être exigeant par rapport à sa propre performance nationale ».

La députée bloquiste d’Ahuntsic, Maria Mourani, se montrait très critique de la politique canadienne environnementale bien avant le retrait de Kyoto. Dès le mois d’octobre, elle considérait « aberrant de voir un gouvernement faire fi des obligations internationales du Canada comme si c‘était facultatif. Alors qu’ils faisaient miroiter depuis 2006 l’entrée en vigueur d’un plan de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, les conservateurs ne se donnent aujourd’hui même plus la peine de masquer leur négationnisme environnemental ». Elle considère que les conservateurs ont « saboté les négociations internationales », et donnent aujourd’hui « carte blanche aux industries polluantes comme les grandes pétrolières qui exploitent les sables bitumineux ».

Le Québec va-t-il se désolidariser?

Le Québec n’a pas l’intention de suivre le gouvernement fédéral dans cette direction. Il vient de confirmer, ce jeudi 15 décembre, son intention d’aller de l’avant en matière environnementale, en créant officiellement un système d’échange de droits d’émission de gaz à effet de serre. La Bourse du Carbone consistera ni plus ni moins que l’illustration du principe polleur/payeur: passé un certain quota d’émission de gaz, les entreprises devront passer à la caisse. Cette annonce, effectuée par Pierre Arcand, le ministre de l’Environnement de la Province, vise toutes les industries émettant plus de 25 000 de GES par année. Celles-ci seront soumises à la nouvelle réglementation dès janvier 2013. Le secteur des carburants et combustibles sera quant à lui visé à partir de 2015. C’est une manière pour le gouvernement de creuser le fossé le séparant d’Ottawa en matière de lutte aux changements climatiques. Pourtant, on ne peut pas qualifier le système de radical. Il n’interdit pas la pollution excessive: il la rend simplement payante, à hauteur de 10 dollars minimum la tonne excédentaire de CO2. Un chiffre modeste comparé à ce qu’on peut trouver dans d’autres pays. Toutefois, au vu de l’expérience française, on se dit que ce caractère mesuré permettra peut-être au projet d’aboutir. En France, en effet, le gouvernement Sarkozy avait annoncé à grands coups de communication autour du Pacte Écologique une taxe carbone de premier ordre. C’était en 2009. On parlait alors de 32 euros la tonne supplémentaire de carbone. Réduit ensuite à 17 euros. Assorti également d’exonérations fiscales, jugées illégales par le Conseil Constitutionnel. Pendant ce temps, le MEDEF, syndicat des patrons, a fait son travail de lobbying. Et le projet a été enterré

Louise Beaudoin, députée indépendante de l’arrondissement de Rosemont à Montréal, veut également que le Québec se distingue du Canada. Pour elle, la dénonciation fédérale du Protocole de Kyoto est une occasion pour le Québec d’affirmer sa personnalité internationale. Elle suggère tout simplement la convocation d’une assemblée nationale extraordinaire afin de renouveler l’engagement de la Province en faveur du processus. Daniel Turp, professeur titulaire à la Faculté de droit de l’Université de Montréal et expert en droit international, a rappelé que le Protocole de Kyoto a été considéré par le gouvernement du Québec comme un « engagement international important ». L’Assemblée nationale du Québec a approuvé cet accord en adoptant une motion le 28 novembre 2006, et ce à l’unanimité (92 voix pour, 0 contre). Donnant suite à cette approbation, le gouvernement du Québec s’est déclaré lié par le Protocole de Kyoto et a adopté à cette fin un décret le  5 décembre 2007. Louise Beaudoin a rappelé que le Premier ministre du Québec Jean Charest lui-même s’était porté à plusieurs reprises à la défense du Protocole. Il avait notamment affirmé lors de Conférence de Montréal en 2006 que « Kyoto est […] ce que nous avons de mieux pour combattre le réchauffement climatique ».

Jean Charest n’a pas réagi de manière fracassante à l’initiative du gouvernement canadien: en tant que principal VRP du Plan Nord, qui sème le doute sur le plan écologique, le terrain environnemental est forcément miné pour lui. Lui qui n’aime pas donner l’occasion aux indépendantistes de raviver la flamme du Québec Libre, il sait en outre que ce débat risque de déborder de son cadre environnemental… Voyant le coup venir, il avait toutefois regretté, voici deux semaines, que le fédéral adopte cette approche, l’incitant plutôt à jouer un rôle plus actif. « Le Canada et le Québec seront parmi les premiers touchés par les changements climatiques, il est donc normal que nous fassions preuve de leadership dans ce domaine », avait-il déclaré.

Associations: un « mauvais calcul »

Du côté des associations, la déception est aussi très grande. « En sortant de Kyoto, le gouvernement Harper vient de condamner à mort les populations les plus vulnérables du monde », a ainsi réagi Mike Hudema, de Greenpeace Canada. « La décision de quitter Kyoto déstabilise la promesse d’une action contre le changement climatique. C’est la preuve que ce gouvernement préfère protéger les pollueurs plutôt que les populations« . Équiterre, une ONG québecoise de défense de l’environnement, déplore pour sa part l’attitude négative du gouvernement canadien. « C’est navrant de constater la mauvaise foi avec laquelle le gouvernement conservateur a participé dans les dernières rencontres internationales sur le climat, visant toujours à faire dérailler une reconduite du protocole de Kyoto », a ainsi regretté un porte-parole de l’ONG, Steven Guilbeault. Il voit dans cette décision non seulement un simple calcul financier, mais qui plus est un mauvais calcul, car envisagé à court terme. Le ministre Kent veut s’éviter, en gros, 14 milliards de pénalités, pour avoir dépassé ses objectifs de réduction – « pour son inaction et son grand laxisme en matière de lutte aux changements climatiques » rappelle Guilbeault. « La facture est bien mince considérant que selon les prédictions de la Table ronde nationale sur l’environnement et l’économie, les coûts reliés aux changements climatiques seront de l’ordre de 21 à 40 milliards par année en 2050. Notre gouvernement préfère penser à court terme et subventionner largement l’industrie pétrolière des sables bitumineux à hauteur de plus d’un milliard de dollars par année », explique-t-il.

Le gouvernement profite de sa majorité

Moquée au parlement par le Ministre, la députée Megan Leslie a souligné un point important: le contexte politique de cette décision. Le gouvernement n’aurait jamais pu prendre ce genre d’initiative avant les dernières élections fédérales, en mai dernier. « J’ai l’impression que les conservateurs ont fait cette annonce avec jubilation, en se frottant les mains. C’est quelque chose qu’ils voulaient faire depuis des années, mais ils ne le pouvaient pas en contexte de gouvernement minoritaire. Maintenant qu’ils ont une majorité, ils peuvent, mais ils n’ont pas battu campagne là-dessus (…). Cela ne faisait pas partie du contrat quand les électeurs sont allés aux urnes », a-t-elle commenté.

Outre le retrait de Kyoto, le gouvernement Harper est en train de faire passer plusieurs projets quasi-idéologiques, profitant de cette majorité au parlement qu’il n’attendait pas et qui lui est tombé dessus comme par enchantement. Le projet de loi C-10 en matière de justice criminelle devrait être mis en place après les Fêtes de fin d’années. Il prévoit notamment des peines de prison plus sévères pour les trafiquants de drogues, les auteurs d’agression sexuelle et les jeunes. Très critiqué au Québec et en Ontario, le gouvernement n’a pas hésité à passer en force, et a imposé le bâillon à trois étapes du processus législatif.

Autre projet de loi très critiqué mais que le gouvernement s’est empressé de mettre en place: l’abolition du registre des armes à l’épaule. Ce registre avait été mis en place après la tuerie de Polytechnique du 6 décembre 1989, où un jeune de 25 ans avait tué 14 personnes (toutes des femmes) et blessé 14 autres en 20 minutes. Le coupable, qui s’était ensuite suicidé, avait acheté un fusil semi-automatique dans un magasin de Montréal en toute légalité, prétextant au vendeur vouloir l’utiliser pour la chasse au petit gibier. Le registre avait pour but de mieux contrôler le port d’armes à feu, et faciliter le suivi des détenteurs en cas d’agression. Le genre de mesure qui bien sûr ne plaît pas du tout aux âmes conservatrices, soucieuses de pouvoir acheter un fusil ou deux pour la déco, sans avoir de compte à rendre. Puisque le gouvernement a la majorité, il a décidé de se faire plaisir: le registre devrait être aboli dès le début de l’année, malgré, là encore, les recours du Québec.

C’est un peu comme si le gouvernement se vengeait d’avoir été remis en question. « Vous avez voulu nous faire tomber? Vous pensiez vous débarrasser de nous? Ben vous avez tout perdu, et pour la peine vous allez manger du conservateur pur jus« . J’espère que les Canadiens qui ont accordé leur bulletin savaient pour qui et pour quoi ils votaient à l’époque. Parce que s’ils sont pas contents maintenant, c’est un peu de leur faute…

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