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Posts Tagged ‘Iroquois’

Note: ceci est le troisième d’une série de récits regroupés dans la rubrique Nouvelle-France. Ils racontent ce temps ou l’Amérique était française, une époque aussi fascinante que négligée des cours d’histoire. Le Québec puise ses racines et son héritage francophone dans cette période. Vous découvrirez des personnages extraordinaires, des anecdotes invraisemblables et de grands moments d’Histoire, tirés d’une époque où le rêve américain se conjuguait en français. Voici aujourd’hui l’histoire de Madeleine de Verchères. À 14 ans, cette jeune femme qui n’avait pas froid aux yeux prit le commandement du Fort de Verchères et le défendit victorieusement pendant huit jours contre une invasion d’Iroquois.

Pied de cochon, Marie-Madeleine, pied de cochon, Marie Madelon. Votre air coupable ne ment pas: oui, vous vous souvenez de cette soirée où vous aviez trop bu, et où vous aviez commis l’erreur artistique d’entonner cette chanson paillarde. Sachez tout d’abord que l’alcool ne justifie pas tout, et surtout pas un timbre de voix plus saturé que le cri du gorille en rut. Mais il vous reste une chance d’obtenir le pardon: prétexter l’hommage historique. Car Marie-Madeleine Jarret de Verchères, dite « Madelon », est une haute figure de l’histoire de la Nouvelle France, voire de la mythologie québécoise. En France, nul ne le sait (c’est ce qui arrive quand on boit trop). Il est donc grand temps d’enfiler mon costume de troubadour et vous conter l’incroyable histoire de cette jeune fille, héroïne au Québec et figure commémorative des poivrots de l’hexagone. Santé.

Marie-Madeleine Jarret de Verchères naquit le 3 mars 1678 à Verchères, un peu au nord de Montréal, sur la berge est du fleuve Saint-Laurent. Sa famille lui donna le sobriquet de « Madelon » (s’ils avaient su…). Quatrième de douze enfants, son éducation annonçait les exploits à venir. Son père, François-Xavier Jarret, lui enseigna l’art du tir au mousquet.

Les armes à feu n’étaient pas inutiles, car les Iroquois recommençaient à marauder dans la région. Et ne surnommait-on pas Verchères « Le château dangereux »? Il était en effet l’un des plus exposés du pays à cause de la proximité de la rivière Richelieu, dite aussi « des Iroquois ». Ce redoutable ennemi, en guerre contre les Français, empruntait régulièrement cette rivière pour pénétrer dans la colonie. Savoir manier le mousquet nécessitait plusieurs mois d’entraînement.  Cependant, Madeleine était habile, et elle aimait aller à la chasse avec sa famille.

La mère de Madeleine, Marie Perrot, lui apprit pour sa part à lire et à écrire. Mais c’est en 1690 qu’elle lui offrit une véritable leçon de bravoure. Ayant à peine fêté ses 12 ans, Madelon vit sa mère repousser une attaque des Iroquois qui tentaient d’escalader les palissades. Après un combat qui dura quarante-huit heures, elle fit battre les agresseurs en retraite, accompagnée de trois ou quatre hommes à peine.

Les Iroquois donnent l’assaut

Deux ans plus tard, Madeleine allait perpétuer la tradition familiale avec panache. Le matin du 22 octobre 1692, elle travaillait dans les champs. Sa mère était partie à Montréal et son père était à Québec. C’est le moment que choisit une troupe d’Iroquois, toujours en guerre contre les Français, pour attaquer.

45 guerriers jaillirent du bois et se saisirent de vingt personnes qui travaillaient hors du fort. Un Iroquois poursuivit Madeleine. Il attrapa son mouchoir, mais elle réussit à l’ôter et se glissa à l’intérieur du fort. Madeleine donna l’alerte. « Aux armes! Aux armes! » S’emparant théâtralement du chapeau d’un soldat, elle monta en haut des barricades et tira un coup de fusil, pour avertir les forts autour de Verchères.

L’édifice fut bientôt encerclé par les guerriers Iroquois. À l’intérieur, Madeleine prit les choses en main. Avec un aplomb peu commun, elle ordonna aux femmes et aux enfants de se taire et de pleurer en silence. Elle n’avait que 14 ans, mais n’avait jamais autant ressemblé à sa mère qu’à ce moment. Elle était partout à la fois et commandait le respect. Elle cachait ses cheveux sous une coiffe de soldat et donnait des ordres aux préposés à la défense… Autant dire une maigre troupe: ses deux jeunes frères âgés de douze ans, son domestique, un vieillard âgé de quatre-vingts ans et deux soldats, dont un aux tendances suicidaires. De quoi pousser à sortir le drapeau blanc! Elle empêcha un soldat désespéré d’utiliser un baril de poudre pour faire sauter tout le monde et éviter d’être pris.

La ruse de Madeleine

Le fort manquait cruellement d’effectif pour assurer une défense digne de ce nom, c’est le cas de le dire. Mais Madeleine se rendit compte que les Iroquois n’en savaient rien. Elle conçut un plan ingénieux pour tirer parti de ce petit avantage. Afin de persuader l’ennemi que le bâtiment était rempli de soldats, elle tira avec ses frères des coups de fusils et de canons à partir de différents endroits dans le fort. Pour renforcer l’illusion, elle encouragea les réfugiés à frapper dans des chaudrons ou faire résonner tout ce qui était bruyant.

Le ciel, noir comme le charbon, crachait de la grêle. Le soir venu, le bétail revint. Madeleine tenait à les faire rentrer, mais se méfiait terriblement d’une sournoiserie ennemie, un cheval de Troie à la façon Iroquoise. Elle laissa finalement entrer les animaux, non sans vérifier scrupuleusement qu’aucun guerrier n’était caché dans le troupeau, dissimulé sous une peau de bête. Il n’y en avait pas. Mais la guerre psychologique commençait. Cette nuit-là, personne ne dormit. Madelon raconta plus tard: « Je puis dire que je fus deux fois vingt-quatre heures sans dormir ni manger. Je n’entrai pas une seule fois dans la maison de mon père; je me tenais sur le bastion ».

Les Iroquois restèrent à l’affût durant plusieurs jours. Mais ils ne tentèrent jamais de passer en force, persuadés que le fort était bien gardé. Le subterfuge de Madeleine fonctionnait! Au bout de huit jours, des renforts arrivèrent de Montréal. Les Iroquois prirent la poudre d’escampette, mais furent rattrapés par les soldats. Éreintée, Madeleine dit au lieutenant,  « Monsieur, à vous je rends mes armes. »  Le fort était sauvé.
Ses parents revinrent peu après, et la nouvelle de son exploit se répandit partout dans la colonie. Madeleine consigna elle-même le récit de ce haut fait d’armes par écrit à huit heures du matin, le 22 octobre 1699. L’enseignement de sa mère lui servit jusqu’au bout. C’est ce texte qui permet aujourd’hui de reconstituer l’aventure de Madeleine, étonnante jeune fille de 14 ans qui tint tête à un groupe de 45 guerriers Iroquois.

Aucune information n’a filtré sur la forme de ses mollets ou d’autres parties de son anatomie, pourtant fort détaillée de nos jours vers les 3h du matin.

Mythe ou réalité?
Le récit de ce siège de huit jours a été mis à mal, de nos jours, par l’historien Marcel Trudel, qui en relève plusieurs invraisemblances. Trudel soutient que le récit l’événement, qui a eu cours en 1692, fut embelli par Madeleine de Verchères elle-même et un romancier. Il affirme qu’elle fut « la créatrice de sa propre légende » car pour Trudel, l’action de Madelon, « telle qu’elle la raconte en 1699 et restreinte à ce qu’elle déclare elle-même, du vivant des personnes qui sont proches de l’événement, n’est pas en soi une action extraordinaire. Elle est toutefois représentative des périls coutumiers de ce temps… » Il estime donc les actions de Madeleine de Verchères, somme toute, banals. En outre, il est vrai que certaines anecdotes, comme ce passage où un Iroquois lui saisit son mouchoir, ne figure que dans le texte d’un romancier, et non dans le témoignage de Madelon. Et il n’était pas dans les habitudes des Iroquois de pratiquer le siège, leurs attaques misant plutôt sur la surprise et une victoire rapide. Le fort a-t-il réellement était pris d’assaut huit jours durant?
Lionel Groulx, prêtre historien, préfère conserver l’image héroïque de la jeune fille, quoique digne d’un garçon manqué. Il en fait ce portrait: « De Mademoiselle Madeleine, on se fera une image assez juste, ce nous semble, si on se la figure belle, intelligente et fine, séduisante et brillante, mais portant, dans son enveloppe féminine, l’âme d’un gars remuant et batailleur, fortement musclé, avec du cran, beaucoup de cran, ayant facilement aux lèvres le mot à résonnance de métal, la phrase à panache et le geste proche parent de la parole ».
Embellie ou pas, la légende de Madeleine de Verchères a marqué les esprits au Québec. Sa mémoire est honorée par une statue du sculpteur Louis-Philippe Hébert, inaugurée le 21 septembre 1913 sur la rive du fleuve Saint-Laurent à Verchères. La statue, fixée au sommet d’une tour conique, s’élève à plus de 7,2 mètres, se dressant telle une sentinelle face au fleuve.

Et si vous avez envie de rencontrer une Marie Madelon « légèrement » caricaturée, cet épisode tiré de la courte série « La Grande Bataille » pourrait vous faire rire:

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Note: ceci est le deuxième d’une série de récits regroupés dans la rubrique Nouvelle-France. Ils racontent ce temps ou l’Amérique était française, une époque aussi fascinante que négligée des cours d’histoire. Le Québec puise ses racines et son héritage francophone dans cette période. Vous découvrirez des personnages extraordinaires, des anecdotes invraisemblables et de grands moments d’Histoire, tirés d’une époque où le rêve américain se conjuguait en français. Ce récit retrace la vie d’Étienne Brûlé, premier Français à avoir vécu parmi les Indiens.

Lorsqu’ils rencontrèrent les Amérindiens en terre canadienne, les Français établirent des rapports cordiaux avec eux. Au point que l’on vit même des colons partir s’installer dans les villages autochtones. Ainsi naquirent les « coureurs des bois », ces Français qui choisirent le monde des Indiens. Ils adoptèrent leurs coutumes, leur langue, leurs vêtements. Les coureurs des bois permirent aux Français de comprendre les Natifs et furent de grands explorateurs.

Étienne Brûlé fut le premier coureur des bois, et son histoire fut tant passionnante que tumultueuse. Il quitta la France en 1608 à l’âge de 16 ans, alors qu’il menait vie à Honfleur. Il embarqua dans le navire de l’explorateur Samuel Champlain en direction de Québec, la nouvelle colonie.

Il arriva au mois de juin à Tadoussac. La traversée de l’Atlantique en bateau, longue de plusieurs mois, relevait de l’épreuve initiatique pour ce jeune homme. Mais rien qui ne put le préparer à ce qu’il vit en débarquant: la violence et la mort. Les Basques espagnols, peu enclins à partager le commerce de la traite et de la pêche en leur territoire, attaquaient férocement les Français. Brûlé ne fut cependant pas inquiété. Un peu plus tard, il découvrit également des danses particulièrement suggestives orchestrées par de jeunes Indiennes. Il ne s’en remit manifestement jamais…

Nouvelle vie

Quelques mois après, un hiver particulièrement rude dévasta la colonie. 16 des 24 hommes de l’expédition Champlain moururent. Étienne Brûlé et son compagnon Nicolas Marsolet survécurent en passant l’hiver en forêt. Ils apprirent à chasser, à se déplacer dans la neige. Ils firent la connaissance de la tribu amérindienne des Montagnais. Brûlé se découvrit un don pour les langues et pu très rapidement communiquer avec eux dans leur propre parler. La langue montagnaise étant une langue algonquienne, Étienne Brûlé s’ouvrit ainsi les portes de l’ensemble des tribus du pays algonquin.

Champlain l’envoya vivre parmi les Hurons en 1610. Enthousiaste, Brûlé revint en parlant couramment l’iroquoïen (Iroquois et Hurons, bien qu’ennemis, parlaient la même langue) et s’habillait comme un Indien. Il était devenu un membre à part entière de la nation de l’Ours. En 1611, il partit à nouveau vivre au pays des les Hurons, une communauté de 40 000 habitants, et y resta quatre ans.

On lui apprit à manœuvrer les canots, à chasser et à utiliser des raquettes. Il pouvait désormais fabriquer des canots en écorce de bouleau, tel qu’enseigné par les Natifs. Brûlé réalisa que le bouleau verruqueux était la ressource la plus importante pour la vie dans les bois. On l’utilisait pour construire et réparer les canots au cours du voyage. On bâtissait des abris avec les branches et l’écorce. L’écorce servait aussi à dessiner des cartes et à rédiger des messages. Au besoin, on pouvait même la manger! Cependant, un repas typique comprenait plutôt du pemmican, de la viande de chevreuil, du maïs et des pois séchés.

Brûlé méritait son sobriquet de coureur des bois à plus d’un titre. C’était un excellent éclaireur. Il participa à plusieurs expéditions, au nom de Champlain pour des négociants de fourrure. Il explora les terres à l’ouest de Québec. Ses périples lui firent découvrir des régions sauvages non-tracées. Il se rendit à la jonction des lacs Érié et Ontario. Il fut le premier Européen à explorer l’actuel État de Pennsylvanie.

Destin tragique

Sa vie prit un tournant plus dramatique en 1616. Au cours d’un voyage, il fut capturé par des Sénécas. Reconnu comme un Français, ennemi de la tribu, il subit d’effroyables tortures. Il s’en tira au prix d’un marché avec la tribu hostile: jouer les intermédiaires auprès des Français. Mais ce terrible épisode lui valut un an de convalescence.

La réputation d’Étienne Brûlé fut ternie quand Samuel de Champlain apprit qu’il travaillait pour les marchands de fourrures. D’explorateur au service de la Couronne, il devint une sorte de VRP, rémunéré pour persuader les tribus d’amener leurs peaux à la traite de tel ou tel marchand. Les missionnaires catholiques lui reprochèrent aussi ses mœurs très libres: ayant totalement adopté les coutumes et la morale des Hurons, Brûlé prit plusieurs femmes Indiennes. Les danses de son adolescence l’avaient bel et bien ensorcelé…

En 1629, quand lorsque les Britanniques s’emparèrent brièvement de Québec, Champlain était persuadé que Brûlé les avaient guidé en personne le long du fleuve Saint-Laurent. Tandis que Champlain retourna en métropole, Brûlé choisit de demeurer en Nouvelle-France au service des frères Kirke, les colonisateurs et négociants britanniques qui avaient pris Québec. Le coureur des bois fut définitivement perçu comme traître. Accusé dans les derniers écrits de Champlain, il ne subit cependant jamais de procès ni n’eut l’occasion de se défendre.

Brûlé repartit vivre chez les siens, les Hurons. Peu de traces de la fin de sa vie subsistent, mais il semble qu’il sombra peu à peu dans l’alcoolisme. Lorsque Champlain revint en Nouvelle-France en 1633, il apprit la nouvelle de sa mise à mort par les Hurons. Le coureur des bois avait été torturé, brûlé, démembré, puis mangé comme un ennemi! La raison de cet ultime châtiment ne fut jamais consignée, pas plus que la date exacte de l’exécution. Avait-t-il commis un geste irréparable pour la société huron? Avait-t-il été tué pour des raisons plus politiques? On ne le saura jamais. Une chose est sûre, Champlain ne manifesta guère de compassion.

Cette fin aussi floue qu’épouvantable met un terme à l’histoire extraordinaire d’Étienne Brûlé, grand explorateur, fin voyageur, surdoué des langues, archétype du métis culturel.

La dangereuse vie des coureurs des bois

Étienne Brûlé fut le premier coureur des bois. D’autres le suivirent. Et si leur vie fut moins atypique, elle n’en était pas moins difficile et jonchée de dangers. Les coureurs des bois se lançaient dans de vastes expéditions au cœur des terres américaines inconnues pour commercer, rapporter de la nourriture et de la fourrure aux colonies françaises. Ils quittaient leur domicile au printemps avec leurs canots remplis à craquer de provisions et de produits à échanger. Ils voyageaient de la rivière des Outaouais au lac Huron. De là, ils ramaient à raison de 12 heures par jour pendant un autre mois pour arriver à destination. Les coureurs des bois parcouraient ainsi des distances considérables, parfois jusqu’à 2 000 kilomètres ou plus de la maison.

Il s’agissait d’un travail dangereux qui impliquait de traverser de vastes étendues de nature hostile. Les coureurs de bois voyageaient donc en groupes. Ils avaient besoin les uns des autres pour manœuvrer les pagaies, établir les abris et guetter les ennemis à la nuit tombée. Ils devaient aussi trouver leur propre nourriture. Tout au long du parcours, ils s’adonnaient à la chasse et à la pêche.

Les coureur de bois devaient souvent faire du portage avec leur canot. Durant l’été, les moustiques et d’autres insectes les incommodaient. Ils devaient accrocher leur nourriture très haut loin de la portée des animaux. L’hiver venu, il fallait se tenir au chaud pendant la nuit. Pour cela, ils creusaient des trous dans la neige et les tapissaient de branches de cèdres. La vie au grand air, dans toute sa réalité!

Pour aller plus loin: une très belle narration radio de l’histoire d’Étienne Brûlé.

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Note: ceci est le premier d’une série de récits regroupés dans la rubrique Nouvelle-France. Ils racontent ce temps ou l’Amérique était française, une époque aussi fascinante que négligée des cours d’histoire. Le Québec puise ses racines et son héritage francophone dans cette période. Vous découvrirez des personnages extraordinaires, des anecdotes invraisemblables et de grands moments d’Histoire, tirés d’une époque où le rêve américain se conjuguait en français. Mais pour commencer, voici un petit tour d’horizon, brossé à grand trait, histoire de planter le décor.

Au XVIe siècle, bien avant les Britanniques, les Français accostèrent en Amérique du Nord avec l’objectif d’implanter des colonies durables au sein du Nouveau Monde. Jacques Cartier fut l’explorateur qui, en 1534, fit progresser ses navires dans le Golfe du Saint-Laurent, le fleuve qui longe les villes actuelles de Québec et Montréal. Il partit de Saint-Malo le 20 avril et aborda les côtes de Terre-Neuve le 10 mai. Il traversa l’estuaire du Saint-Laurent puis débarqua enfin au Labrador. Ce qu’il y vit avait de quoi faire tourner la tête. Sous ses yeux, se dressait un nouvel horizon, immense et sauvage, de vastes étendues de terre et de forêt qui ne demandaient qu’à être explorées. Cartier prit possession du territoire au nom du roi de France et la nomma « Canada », du mot iroquois Kanata qui signifie village.

Une rencontre pacifique

Cette expédition allait permettre à ses compatriotes d’embarquer vers le rêve américain français dès la fin du XVIe siècle. Pour eux, cette aventure représentait l’espoir de conquérir une liberté nouvelle, bâtir une société meilleure, sur une nouvelle terre. Certains saisirent aussi la chance de laisser leurs erreurs derrière eux: on comptait parmi les colons quelques délinquants venus effacer leur ardoise…
Mais les bonnes volontés furent mises à rude épreuve. Le climat, épouvantable et particulièrement glacial, en refroidit plus d’un. Les deux tiers des colons repartirent après leur premier hiver. La maladie et les raids indiens firent eux aussi des dégâts. Les durs à cuire, ceux qui décidèrent de rester au pays, furent appelés les Canadiens. Robustes, coriaces et déterminés, ces habitants durent se suffire à eux-mêmes en produisant leurs propres denrées.

Au début du XVIIe siècle, avec les premières expéditions de Samuel Champlain, les colons français entrèrent en contact avec les tribus autochtones. Les Français

établirent des rapports cordiaux avec eux. Ce fait est à souligner. Deux peuples qui ne s’étaient jamais vu et aux cultures on ne peut plus opposées se rencontrèrent, et plutôt que la guerre, ils choisirent la paix: instant unique dans l’Histoire des Amériques et des Hommes. Il faut dire qu’il n’était nullement dans les intentions des colons de guerroyer: le Roi de France misait avant tout sur les richesses du commerce de fourrure. De plus, les Français étaient peu nombreux, et leurs colonies de taille modeste. Les premières d’entre elles ne dépassaient pas la soixantaine d’individus. Les Amérindiens ne se sentirent jamais envahis ni menacés par leur présence. Au milieu du XVIIIe siècle, à peine 65 000 colons étaient installés en Amérique du Nord, et 85% d’entre eux étaient établis le long des berges du Saint-Laurent.

Les Français s’allièrent avec les Micmacs, les Abénaquis, les Algonquins, les Montagnais et les Hurons. Samuel de Champlain participa à la protection de la colonie contre les Iroquois, devenus les ennemis des Hurons et des Algonquins.

À la découverte des grands espaces

Français et Amérindiens trouvèrent plusieurs terrains d’entente. La traite de la fourrure fut le premier d’entre eux. En 1608, Champlain fonda un comptoir permanent qui deviendra la ville du Québec, s’imposant comme la capitale de la Nouvelle-France.

Les alliances franco-amérindiennes furent également l’occasion d’échanger les savoirs. Les Français offrirent des mousquets, des haches, des couteaux, des couvertures, du whisky et des casseroles. Les Amérindiens furent impressionnés par leurs immenses navires. Les Natifs, eux, enseignèrent aux Français la vie en Amérique. Ils leur montrèrent comment survivre aux rudes conditions climatiques. Ils leur apprirent à chasser les animaux du pays. Ils leur révélèrent le secret des herbes médicinales locales, indispensables pour survivre à la maladie, mais aussi lutter contre les nuées de moustiques. À cet effet, ils utilisaient des plantes telles les feuilles de laurier et la sanguinaire, ainsi que les graisses animales et même de l’huile de poisson.

Des Français finirent par vivre au milieu des tribus indiennes et adoptèrent leurs coutumes. Ils devinrent ceux que l’on appelait « coureurs des bois », une spécificité française.

Guidés par les Natifs, les colons parvinrent  à cartographier une très large partie de l’Amérique du Nord. Pendant 150 ans, ils sillonnèrent le continent au fil de l’eau, à l’aide du canoë d’écorce de bouleau, glissant avec célérité à travers les Grands Lacs et leurs affluents. En quête d’autres tribus avec qui commercer, ces groupes d’aventuriers descendirent jusqu’en Louisiane. Ils élargirent les limites de la Nouvelle-France sur une bande qui traversait le continent depuis le nord du Canada jusqu’au sud des Etats-Unis. La colonisation du pays se fit avec la bienveillance des tribus autochtones, qui contrôlaient les territoires au nom des alliances passées avec les Français. La notion de propriété du territoire leur était complètement étrangère, ce qui expliquait également leur attitude avenante vis-à-vis des colons.

Indiana, Dakota, Illinois, Ohio…
Aujourd’hui, une trentaine d’États américains ont des noms d’origine indienne (Dakota, Nevada, Nebraska, Colorado…). Il s’agit de territoires traversés par les Français, qui apprirent le nom que les Indiens donnaient à ces régions. Ils maintinrent les noms indiens et, plus tard, ces noms furent conservés au moment de créer les états d’Amérique.

Une nouvelle société

Livrés à eux-mêmes, les Canadiens bâtirent une société neuve où les compétences de chacun furent mises à contribution. Cette société favorisait les corps de métier locaux. Outre les marchands, négociants ou paysans, on trouvait de nombreux corps d’artisans. Les maçons, tailleurs de pierre,  menuisiers et autres charpentiers formaient le plus gros contingent de la colonie. Ils participaient à la construction des édifices publics aussi bien que des fortifications, des moulins, des barques et des résidences des particuliers. Quant aux multiples pièces de mobilier qui assuraient le bien-être matériel des habitants, elles étaient l’œuvre des menuisiers. À ce groupe, il fallait ajouter les forgerons, spécialistes du fer, et les tonneliers dont la pratique était assez lucrative. Ils confectionnaient les principaux contenants de l’époque, les barils et les tonneaux utilisés pour conserver et transporter les marchandises, tels que l’alcool, l’huile, le poisson, la farine et les pois.

Au fil du temps, apparut une petite bourgeoisie coloniale qui stimulait la production de biens et de services locaux. De cette manière, les capitaux n’étaient pas drainés vers la métropole : en achetant les produits locaux, les colons favorisaient leur propre enrichissement.

Au XVIIIe siècle, la population de la Nouvelle-France avait réussi son pari. Les gens refaisaient leur vie et la société vivait dans un certain confort matériel. Bon nombre d’artisans étaient propriétaires de leur maison: 50% à Québec et 70% à Montréal. Il existait néanmoins des différences notables quant à l’ampleur des fortunes. Les métiers du fer permettaient généralement de bien vivre et, à Québec comme à Montréal, les forgerons étaient les plus fortunés des artisans. Tonneliers, maçons, tanneurs, cordonniers et menuisiers s’en tiraient également bien. Les métiers reliés à l’habillement   tailleurs d’habits, couturières, perruquiers et cordonniers   étaient les moins lucratifs. À Québec en particulier, ces artisans peinaient à vivre de leur seul métier. Bon nombre durent trouver une deuxième activité. Certains se firent aubergistes à temps perdu, en réservant une ou deux chambres de leur maison aux voyageurs. Les véritables tavernes, elles, popularisèrent le billard, et proposaient également des jeux de dés ou de cartes. Dans l’ensemble, sur le plan matériel, la vie des habitants de la Nouvelle-France semblait meilleure que celle de leurs compatriotes en métropole.

Tout n’était pas si simple cependant. Dès le XVIIe, la venue d’Anglais prêts à conquérir l’Amérique par les armes introduisit la guerre inter-coloniale dans le quotidien. De 1629 à 1632, les Britanniques occupèrent la ville de Québec et l’Acadie (rebaptisée Nouvelle-Écosse).

Le rêve de la Nouvelle-France prit fin avec la guerre de Sept Ans: de 1756 à 1763, l’Empire Britannique ravit l’Amérique du Nord à la France. L’autonomie des colons finit par se retourner contre eux: le Roi Louis XV estimait la valeur du Canada à l’aune des bénéfices destinés à la métropole. Il ne jugea pas rentable d’employer de lourds moyens militaires pour le protéger des Anglais. C’est ainsi que la Couronne de France abandonna le Québec. La devise actuelle de la Belle Province, « je me souviens », fait peut-être autant référence à ses racines françaises qu’à cet abandon de la mère-patrie de l’époque…

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