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Posts Tagged ‘Kevin Vickers’

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Vie de journaliste

Je suis à Longueuil ce mercredi matin, sur la Rive-Sud de Montréal, pour une histoire de meurtre. Une fille sans doute battue à mort à coup de barre de fer par plusieurs gars sur une piste cyclable la veille au soir. Une histoire sordide. La police ne dit rien, je croise quelques témoins sur place, ça piétine. On est une dizaine de journalistes sur place, mais on a la tête distraite. Un collègue me lance: «je crois qu’on ne va pas traîner ici avec ce qui se passe à Ottawa». Effectivement…

À 11h30, mon boss m’appelle: «t’as entendu ce qui se passe à Ottawa? Viens-t-en au bureau». C’est donc à ce moment là que j’ai su que j’allais contribuer à la couverture de l’attentat. Pas à Ottawa, mais depuis Montréal. Dans la voiture, les radios sont en mode «émission spéciale». La police d’Ottawa lâche des infos, on commence à comprendre ce qui s’est passé: au moins un tireur infiltré au Parlement, un militaire touché par balle à 9h52, le Premier ministre évacué, plusieurs dizaines de coups de feu entendus par des témoins, un tireur abattu par le sergent d’armes…

Les infos se mettent à jour en permanence, c’est un peu chaotique. Au Journal, on tente de mettre de l’ordre dans ce tumulte. Les boss ont déjà organisé un plan de travail qui mobilise une bonne partie de la rédaction. Je suis chargé de faire le portrait du sergent d’armes, Kevin Vickers, le héros national du jour. Au parlement, c’est le maître des lieux, le boss de fin de niveau. On ne sait pas jusqu’où le tireur voulait se rendre, mais Kevin Vickers a mis un terme à ses plans pour de bon.

Un profil de héros

Je n’ai jamais été couvrir l’actualité de la Colline du Parlement. Le sergent d’armes, pour moi, est un inconnu. Je fais quelques recherches pour savoir qui il est, d’où il vient, depuis quand il est là, à quoi il ressemble… Et c’est clair, il a le profil du héros canadien en devenir. Né dans une petite ville du Nouveau-Brunswick, Miramichi, personnalité simple, élevé dans une famille qui cultive le sens du devoir (son fils aussi est policier et a été décoré pour avoir sauvé une femme de la noyade).

Mais pas juste un super flic. Il a toujours œuvré pour le respect des communautés au pays, les peuples autochtones, les Sikhs… Ce n’est pas un Jack Bauer à l’américaine, c’est un Canadien qui ne fait pas de la sécurité sa raison de vivre. Il a déjà dit détester l’idée de mettre des barrières autour de la Colline du parlement.

«Cela doit venir de mes racines à Miramichi. J’ai toujours été élevé en sachant que la dignité des personnes est très importante», avait-il déclaré au Telegraph-Journal en 2006.

Avec en plus son costume d’un autre âge, son épée d’apparat et sa masse de cérémonie, il a tout pour être une vedette médiatique malgré lui. Le lendemain, quand il a été chaleureusement applaudi par les députés au Parlement et que l’hymne national a été chanté en son honneur, il en a pleuré. Toute cette attention pour lui, ça le prend par surprise.

Le chaos de la salle de nouvelles

Tout ça, je ne l’apprends pas dans le calme d’une bibliothèque, bien au chaud dans ma bulle de concentration. Je passe des coups de fils et fouille Internet au beau milieu d’une ambiance électrique. Les agences de presse inondent nos courriels de mises à jour constantes. On voit les réactions défiler sur Twitter, les rumeurs aussi. Il y avait plusieurs tireurs. Non, un seul. Il avait un foulard. Il était djihadiste. Il était Québécois. Il était Algérien. Il était sur le toit. Il s’approchait de la bibliothèque. Il y a eu une dizaine de tirs. Il y a eu une trentaine de tirs. Si on veut SAVOIR ce qui se passe, il faut s’arrêter sur tout et vérifier, trouver des sources officielles. Une partie de mon cerveau traite ce flot d’éléments pendant qu’une autre tâche de ne pas perdre de vue mon sergent d’armes.

Ah, et il me faut un troisième bout de cervelle sur le meurtre de Longueuil aussi.

Bref, la tête est en feu, et autour de moi, tout le monde carbure au téléphone et à la pizza froide. «le militaire est mort!», «trouvez sa famille!», «on a le nom du tireur!», «ostie il a habité à Montréal!» «allez voir dans le plumitif!» «trouvez la famille!»

La vidéo hallucinante prise par un journaliste circule. Un collègue la passe sur son ordinateur. Je suis à 3 mètres et occupé, je ne vais pas la voir tout de suite, mais pas besoin. La bande-son, la puissance des coups de feu suffisent à suggérer le chaos qui a dû envahir le Parlement ce matin.

Je finis par trouver le frère du sergent d’armes. J’ai retrouvé un tweet qu’il a écrit dans ma matinée pour dire qu’il était fier de son grand frère. J’avais son nom, son boulot, je l’ai retracé. J’ai pu lui parler trois fois, à coups de trois minutes, à l’autre bout du pays. «C’est la folie ici, je dois raccrocher, j’ai plein de rendez-vous avec des télévisions, rappelez-moi dans une heure!», qu’il me dit à chaque fois. Et à chaque fois que je l’ai rappelé, il a pris quelques instants. Sympa. John Vickers était plein de bonne volonté, plein de fierté, mais débordé par le déferlement médiatique mondial qui s’est abattu sur lui et sa famille d’un seul coup.

Ne pas nier l’émotion

Il doit être 16h, quand une bonne amie et collègue apprend qu’elle part à Ottawa dans la soirée au moins jusqu’à vendredi, avec 2 autres journalistes. On se tape dans les mains. Je suis content pour elle. Il y aura tellement de choses à raconter sur place. On est en train de réaliser que ce 22 octobre 2014 est bien parti pour être une date historique. N’en déplaise à ceux qui veulent toujours tout minimiser et prendre du recul le jour même des évènements.

Un attentat a eu lieu au parlement du Canada, deux jours après celui de Saint-Jean-sur-Richelieu. Comment on qualifie ça? Terrorisme, attentat, simple meurtre? J’ai grandi au Pays basque, et le terrorisme est chevillé à son histoire. Sa définition n’est même pas claire. Pour moi, un meurtre qui a un but politique, contre un symbole du pouvoir, c’est du terrorisme (la justesse des intentions n’a rien à voir là-dedans d’ailleurs). Tant pis pour ceux qui aiment se distinguer en prenant toujours du recul, tant pis pour ceux qui se plaignent déjà d’emballement médiatique destiné, bien sûr, à vendre de la copie et manipuler l’opinion des lecteurs.

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Photo Sarah Bélisle / JDM

En bon tabloïd, mon Journal a bien sûr fait la Une avec le mot TERRORISTE en majuscule et en gras. D’autres journaux plus prestigieux ont pudiquement titré avec «attentat» ou «tueur», mais à l’intérieur des pages, des chroniqueurs n’hésitent pas à parler de «la réalité crue du terrorisme international», ou des «islamofascistes».

Alors tant pis pour ceux qui nient l’importance de l’émotion humaine, ou la méprisent comme si elle n’avait aucune signification. Ceux-là oublient de vivre l’intensité du moment présent. Ils ne devraient pas s’inquiéter: l’heure de l’analyse à froid viendra très vite. À ce moment-là, il sera temps pour eux de dire que les médias cherchent à vendre de la copie en parlant ad nauseam du 22 octobre 2014.

Il est 19h. Je fais relire mon texte (mes textes, ne pas oublier Longueuil). C’est publié. J’ai l’impression d’avoir rouler à 200 à l’heure pendant six heures, un œil devant et l’autre dans le rétroviseur. Impossible de quitter le bureau après avoir rendu les articles. Je continue à fouiner, regarder ce que disent les médias, ce qui passe sur Twitter, s’il n’y a pas d’autres médias qui auraient trouver d’autres trucs sur le sergent d’armes… «Baptiste, j’ai le courriel de la mère du tireur, je lui écris quoi?»

Allez, à 20h30, je finis par quitter. Et j’allume la télé pour voir les infos. Et je vais sur le web, pour voir les infos.

Dire que me voici en repos pendant deux jours, dans un tel pic d’actualité.

Dire que je ne vais même pas à Ottawa…

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