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Note: ceci est le quatrième d’une série de récits regroupés dans la rubrique Nouvelle-France. Ils racontent ce temps ou l’Amérique était française, une époque aussi fascinante que négligée des cours d’histoire. Le Québec puise ses racines et son héritage francophone dans cette période. Vous découvrirez des personnages extraordinaires, des anecdotes invraisemblables et de grands moments d’Histoire, tirés d’une époque où le rêve américain se conjuguait en français. Voici aujourd’hui traité un chapitre moins glorieux de l’Histoire de la Nouvelle-France: celui de l’esclavage. Présent partout, il fut plus massif et plus sévère en Louisiane qu’au Canada. Un grand merci à l’historien Mercel Trudel et au Musée des Civilisations de Québec, dont les travaux ont largement inspirés ce texte.

Au XVIIe siècle, l’esclavage était une réalité du monde à laquelle la Nouvelle-France ne s’était pas soustraite. Il faut dire que les colons n’eurent guère de scrupule, dans la mesure où les populations autochtones avaient coutume d’asservir des prisonniers de guerre avant l’établissement des Français. Mais cette réalité prit de l’ampleur avec l’expansion vers l’ouest de la Nouvelle-France. À compter des années 1670, les Français reçurent de leurs partenaires autochtones des prisonniers en gage d’amitié, au cours d’échanges commerciaux ou diplomatiques. Les Illinois étaient particulièrement reconnus pour les raids qu’ils menaient contre les nations du sud-ouest dont ils ramenaient des captifs. La pratique d’acheter et de vendre ces prisonniers comme de la marchandise s’installa ainsi dès le début du XVIIIe siècle.

Listés comme des outils

Dans le Nouveau Monde, le statut d’esclave était réservé aux Noirs et à certains Amérindiens. Il s’appuyait sur le concept de la supériorité des Blancs. C’est en 1709 que l’intendant de la Nouvelle-France Raudot légalisa l’achat d’esclaves. Le 13 avril 1709, il déclarait que  »tous les Panis (esclaves amérindiens) et les Nègres qui ont été achetés et qui le seront par la suite, appartiendront en pleine propriété à ceux qui les ont achetés comme étant leurs esclaves ».

Contrairement au domestique ou à l’ouvrier, l’esclave était donc rangé au dernier échelon de la société. Il appartenait à son propriétaire comme un bien meuble. À ce titre, il pouvait être donné en héritage, prêté (pour régler une dette, par exemple), échangé ou vendu, selon la volonté de son propriétaire. On retrouvait fréquemment mention de leurs noms sur des inventaires, entre de vieux outils de travail, ou bien au beau milieu de listes d’animaux.

Extrait d’une liste dressée après le décès d’un marchand de Montréal
– Deux vieilles scies de travers montées, prisées et estimées quarante sols pièces revenant au dit prix à la somme de quatre livres.
– Un esclave nègre d’environ vingt-cinq ans, nommé Mercure, prisé et estimé à la somme de cinq cents livres.
– Une fille esclave négresse, âgée d’environ trente ans, prisée et estimée à la somme de cinq cents livres.
– Un sciot monté, prisé et estimé trente sols.
– Une paire de tenailles et un gros marteau prisé et estimé ensemble quarante sols.

Sur le plan social, l’esclave avait le droit de porter le nom de famille de son maître et d’être soigné à l’hôpital en cas de maladie. L’Église l’acceptait en son sein et lui administrait le baptême. Le libre-arbitre de l’esclave reste toutefois à démontrer, en cette période d’assimilation par évangélisation. Certains esclaves furent confirmés et admis au sacrement de l’Eucharistie. L’historien Marcel Trudel, grand spécialiste de la Nouvelle-France, signale que sur les listes de confirmés, les esclaves sont cités parmi les personnes libres. Le mariage était également permis à condition que l’esclave ait obtenu le consentement de son maître.

Au Canada, beaucoup d’esclaves amérindiens

Au Canada, les esclaves connaissaient des conditions de vie comparables à celles des ouvriers immigrants. Même si leur statut légal était inférieur, ils jouissaient d’une certaine qualité de vie et d’une autonomie relative dans l’accomplissement de leurs tâches, puisqu’ils partageaient le quotidien de leurs maîtres, habituellement de la haute société. La vie urbaine leur permettait par ailleurs de nouer des liens avec des Blancs, contrairement à leurs homologues des colonies du Sud.

Au XVIIIe siècle, à l’apogée de la Nouvelle-France, les trois-quarts des esclaves étaient des Indiens Panis. Ils étaient originaires des plaines de l’Ouest, des communautés Cris, Assiniboines et Pawnee du Missouri. Selon Marcel Trudel, on dénombrait 1685 esclaves en Nouvelle-France, dont 402 Noirs. Cependant, au milieu du XVIIIe siècle, presque tous les marchands, personnalités d’importance et officiers militaires en possédaient au moins deux.

Olivier Le Jeune, le premier esclave noir
Selon toute vraisemblance, Olivier Le Jeune fut le premier esclave noir amené dans la vallée du Saint-Laurent, et même le premier esclave « importé ». Il était originaire de Madagascar ou de Guinée. Il arriva à Québec en 1629, en comme esclave des frères Kirke. Ces derniers, deux aventuriers, négociants et colonisateurs britanniques, le vendirent avant de quitter le pays en 1632 pour la somme de 50 écus. La même année, son acquéreur le donna à Guillaume Couillard. Le Jeune mourut à Québec le 14 mai 1633, mais le registre des sépultures indiquait alors qu’il était domestique. Signe qu’il avait été affranchi?

« Les Mains Noires – Procès de l’Esclave Incendiaire » enquête sur l’esclavage en Nouvelle-France au 18e siècle à travers le personnage véridique de Marie-Josèphe Angélique, accusée d’avoir incendié Montréal en 1734. Après un procès épique, cette esclave indomptable est condamnée à être torturée et pendue. Était-elle vraiment coupable ou n’était-elle pas plutôt victime d’une conspiration? Pourquoi cette amnésie concernant cette facette méconnue de l’histoire québécoise? Un passionnant documentaire de 52 minutes mêlant habilement des récits d’historiens et du théâtre filmé à la manière de Dogville de Lars von Trier.

À cette exception près, les premiers esclaves noirs n’arrivèrent au Canada qu’à la fin du XVIIe siècle. En dépit de la volonté fréquemment exprimée par les autorités françaises de faire venir des esclaves d’origine africaine dans la colonie, aucun navire négrier n’y parvint. Au Canada, les esclaves provenaient donc des colonies anglaises voisines, d’où ils étaient amenés en contrebande ou comme prisonniers de guerre. La traite des Noirs était bien plus importante en Louisiane et dans les 13 colonies britanniques d’Amérique.

Contrairement aux esclaves de la Nouvelle-Angleterre, qui étaient surtout exploités dans un contexte agricole, les esclaves de la Nouvelle-France étaient exploités en milieu urbain, notamment à Montréal, comme domestiques. Marcel Trudel a noté que plusieurs membres du clergé catholique, notamment la Mère d’Youville, ainsi que plusieurs communautés religieuses, y compris les Jésuites, les Ursulines, les Récollets, les Sulpiciens, et les Frères de la Charité, possédaient des esclaves.

La mainmise des Britanniques s’est accompagnée d’une expansion de l’esclavage au Québec. Leur nombre a presque triplé entre les années 1760 et 1834, année de l’abolition de l’esclavage au Québec et dans l’ensemble des possessions britanniques. Trudel a recensé ainsi plus de 4200 esclaves en terre canadienne. 2692 étaient des Amérindiens et 1400 des Noirs, appartenant à environ 1400 maîtres.

Ces chiffres restent faible comparé au reste des Amériques. Ainsi, près de 51 000 esclaves amérindiens seraient passés par les Carolines au début du XVIIIe siècle. En 1710, la colonie du Maryland recensait 8 000 esclaves. En 1749, New York en recensait 10 500. Quant aux Antilles, elles auraient réuni 250 000 esclaves vers 1744.

La société esclavagiste de Louisiane

Contrairement au Canada, qui était une « société avec esclaves », la Louisiane était une « société esclavagiste ». La population esclave, beaucoup plus nombreuse, jouait un rôle important dans le développement économique de la région. Il s’agissait toutefois d’une réalité moins commune qu’aux Antilles françaises à la même époque. L’abolition de l’esclavage est d’ailleurs venue bien plus tard qu’au Canada, en 1865.

On a officiellement réglementé l’esclavage en Louisiane en 1724 par la promulgation du Code Noir, une adaptation du règlement en vigueur dans les Antilles depuis 1685. Ce document établissait le statut des esclaves et des Noirs libres, ainsi que les relations entre maîtres et esclaves, et entre Blancs et Noirs. La clause principale consistait à interdire les mariages mixtes, ce qui n’a toutefois pas empêché le concubinage entre hommes blancs et femmes noires. La plupart des planteurs louisianais n’observaient de cette réglementation que ce qui leur convenait. On constate aussi que les Noirs, surtout en Basse-Louisiane, jouissaient d’une plus grande autonomie financière et culturelle que ce qui était prévu par le Code.

Les conditions de vie et de travail des esclaves n’en demeuraient pas moins difficiles, nettement plus qu’au Canada. Isolés dans de grandes plantations de tabac ou d’indigo, les esclaves étaient cantonnés dans des « cabanes à nègres » et soumis à des travaux incessants : labours, semailles, sarclage, moissons, entretien des canaux de drainage et des levées. Souvent mal nourris et mal vêtus, ils étaient aussi plus vulnérables aux maladies. Les maîtres n’hésitaient toutefois pas à les faire soigner afin de protéger leur investissement. La violence semblait omniprésente dans les rapports maîtres-esclaves. Elle se manifestait généralement par des coups de bâton ou de fouet, mais aussi par la privation de nourriture ou la mise aux fers.

L’esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois à compter du jour que son maître l’aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lis sur une épaule ; et s’il récidive une autre fois à compter pareillement du jour de la dénonciation, aura le jarret coupé et il sera marqué d’une fleur de lis sur l’autre épaule ; et la troisième fois il sera puni de mort.
Article 32 extrait de la deuxième version du Code Noir promulgué par Louis XV en 1724.

Entre 1719 et 1743, la Compagnie des Indes, qui détenait le monopole de la traite des esclaves, a envoyé quelque 6 000 Africains en Louisiane. La plupart d’entre eux étaient des hommes puisque que les femmes étaient habituellement réservées à la traite d’esclaves en Afrique et que les travaux des champs exigeaient une main-d’œuvre robuste. La majorité était originaire de Sénégambie; les autres venaient du Congo-Angola et du golfe du Bénin.

Par contre, le nombre d’esclaves amérindiens a toujours été inférieur à celui d’esclaves noirs. Dans l’ensemble du Régime français, on en comptait environ 1700, dont une majorité de femmes, qui servaient de domestiques et de concubines aux Français. Ils étaient souvent âgés d’à peine 10 ans. Leur âge moyen de décès était de 17 ans, ce qui témoigne de leur vulnérabilité aux épidémies européennes, tout comme chez les esclaves panis au Canada. Les planteurs louisianais leur préféraient les esclaves venus d’Afrique, moins nombreux à s’enfuir et dotés d’une santé plus robuste.

Pour aller plus loin: http://www.civilisations.ca/musee-virtuel-de-la-nouvelle-france

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