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Posts Tagged ‘pédiatre’

Un Homme ne s’accomplit que dans les grands moments de bravoure. C’est lorsqu’il triomphe de ces instants où l’ampleur du péril le dispute à la violence de l’affrontement, que l’Homme, en dépit du courroux prédateur dont il s’est paré durant la bataille, dessine sur son visage dément un sourire redoutable, car il sait qu’il vient de passer le grand test de la Vie. Ce moment qui définit une existence et l’arrache au désespoir d’un destin vain, je l’ai vécu mardi, à Montréal. Lorsque tout était fini, tandis que les épreuves gisaient derrière moi, vaincues par la seule force de ma furieuse volonté, j’ai senti la beauté de mon geste (beauté qui le dispute à sa charité) élever mon âme. Alors, chassant les légions de la folie venues me hanter l’esprit, j’ai rejeté ma tête en arrière, et j’ai ri. J’ai ri d’un rire tonitruant, ancestral, conquérant, ignorant le regard des autres et le bien-être de leurs oreilles. J’étais le Maître. Je venais de réaliser un exploit digne de louanges.

J’étais parvenu à voir un médecin.

On ne mesure pas bien, depuis la France, la difficulté de l’opération. C’était pour mon fils (car la beauté du geste le dispute à la charité). Rien de grave, mais à 3 ans, je préfère le faire suivre (il ne se plaint jamais: la dernière fois qu’on lui a trouvé une otite, il avait déjà passé tout l’hiver avec).

Au Québec, pour voir un médecin, on passe par un CLSC, un Centre Local des Services Communautaires. C’est une sorte de maison de la santé que l’on trouve un peu partout dans les quartiers, avec infirmières, médecins… Vu qu’à Montréal on a plus de chances de trouver une forêt de cocotiers qu’un médecin de famille attitré, c’est l’endroit conseillé, tant qu’il n’y a pas besoin d’un traitement en urgence à l’hôpital. Mais mieux vaut ne pas être pressé, et avoir un gros bouquin.

Ma quête commence au CLSC le plus proche de chez moi. Il ouvre à 8h. J’arrive avec mon fils à 8h15. Nous sommes refusés. « Trop de monde », nous explique-t-on à l’accueil. « Il y a déjà plus de 40 patients sur la liste d’attente, on n’en prendra plus aujourd’hui ». Pas de chance. On m’avait prévenu de ces fameuses files d’attente qui se remplissaient vite, mais je me suis malgré tout fait surprendre. Pas grave, la secrétaire m’offre gentiment la liste des CLSC les plus proches. En avant.

Deuxième CLSC: ah non, le mardi c’est que sur rendez-vous. Au revoir.

C’est à notre quatrième tentative que nous trouvons une clinique qui, devant ma mine suppliante, accepte de nous accueillir. Joie, triomphe! « Prenez un ticket, on vous appellera ». Je m’assois, mon fils sur les genoux, un peu honteux de notre bonne santé, au milieu d’un zombie en phase terminale et d’une tempête de mucus ambulante.

Au bout d’un moment, la secrétaire appelle « lenuméroquarantehuiiiiiit! ». C’est notre tour. Voilà qui tombe bien, je venais juste d’achever la lecture de « Blagues de comptable, volume 1« .

Nous nous transportons devant la secrétaire. « Veuillez remplir ce formulaire, et on vous appellera« . Ah bon, ce n’est pas vraiment à nous en fin de compte? Pour l’instant nous devons seulement nous inscrire sur la véritable liste d’attente, la première étant vraisemblablement un leurre destiné à coincer les VRP. Je remplis également un formulaire où je décris notamment la raison de ma venue (j’aimerais bien prendre un rendez-vous avec un pédiatre quoi), et on attend à nouveau. Il est 10h30, et je me rends compte que je n’ai pas le volume 2. « Vous allez d’abord voir l’infirmière. Puis vous aurez un rendez-vous avec un médecin, qui verra votre enfant et vous prescrira un pédiatre », égrène la secrétaire. Les voies du protocole sont impénétrables partout dans le monde civilisé (« civilisé » signifiant, bien souvent, « où il est nécessaire de s’inscrire au bureau 300, n’oubliez pas le formulaire rempli et signé »).

La secrétaire nous précise, au cas où nous serions impatients (alors que nous sommes 2), que l’infirmière ne nous prendra pas avant 11h30.

Comme prévu, l’infirmière nous appelle à midi pile. Elle prend la taille et le poids de mon fils, pose quelques questions sur son évolution, puis me renvoie à un médecin. Que l’on ne verra pas avant 14h.

Et quand on dit « pas avant », cela veut plutôt dire 15h. Heureusement que notre pitchoun est (comme souvent) de bonne humeur. J’ai vu des gamins qui auraient eu le temps de provoquer une avalanche dans les Appalaches durant tout ce temps. Lorsque le médecin clame notre nom (de travers), nous nous rendons dans son cabinet. Plus personne à l’intérieur. Le bougre s’est enfui par une porte dérobée. Il nous a fait rentrer mais est encore occupé ailleurs. Je détecte là-dedans une tactique psychologique visant à maintenir notre espoir éveillé. Je détecte aussi une chaise vide. Au bout de quelques minutes, mis en confiance par l’absence évidente de tout postérieur étranger au mien dans les parages, je m’y assois.

Bien sûr, c’est le moment que choisit le docteur pour apparaître comme une tornade, faisant glisser la porte arrière d’une poussée agacée et me saluant d’un « ah, je crois que vous êtes sur ma chaise. Vous pouvez vous asseoir sur le tabouret sous la table« . Aussi compatissant que le Docteur House, mais avec l’intention manifeste de se débarrasser de notre cas avant la fin de l’épisode, le monsieur parle vite. Il est pressé. « Qu’est-ce qu’il a votre fils? » me lance-t-il.

Un peu déstabilisé, j’admets ne pas avoir formulé la meilleure réponse possible. « Hé bien voilà, euh…

– Ok ok. Il a vu un pédiatre depuis que vous êtes arrivés au Québec? coupe le docteur, peu enclin à se laisser intimider par des concepts arrivistes tel que « l’écoute des patients ».

– Non justement. On se demandait si…

– Pas suivi par quelqu’un en France?

– Non, enfin de temps en t…

– Examiné les oreilles?

Pressé de toute part, un espoir illumine mon regard. Je peux reprendre l’avantage sur cette question.

– Alors oui, il y a pas l…

– Il y a pas longtemps quand? » enchaîne le médecin, imperturbable. Il est généraliste, mais a une spécialité: poser une question dont la réponse est contenue dans la phrase qu’il vient de couper. Il n’a jamais vraiment dit « hop hop hop« , mais j’avais l’impression que l’expression ponctuait chacune de ses phrases.

Il est clair que les médecins sont débordés ici. C’est un vrai problème local: le Québec manque de médecins généralistes, une branche professionnelle méprisée des étudiants. Du coup, dans l’agglomération de Montréal, rares sont les élus à disposer d’un médecin de famille, capable d’offrir un rendez-vous dans un délai rapide – mettons avant la guérison naturelle ou la mort. « Moi il m’a fallu 20 ans pour en avoir un », m’avait cordialement assuré un agent de l’immigration il y a 15 jours, lors d’une séance d’information fort instructive.

Le médecin est pressé, mais il a le mérite d’aller droit au but. Et lorsque nous sortons de la clinique à 15h30, je peux fièrement brandir un précieux sésame. Mission accomplie. La beauté du geste le dispute au courage de l’entreprise. J’observe le manuscrit. Après tant d’effort, je m’attendais à un parchemin scellé à la cire rouge, mais il ne s’agit que d’un petit bout de papier ridicule qui ressemble à ma dernière liste des courses.Il a néanmoins de l’importance: c’est un référencé. Une recommandation vers un pédiatre. L’équivalent d’une prescription en France. Comme dans l’Hexagone, il faut d’abord consulter un généraliste avant de toquer chez le spécialiste.

De retour à la maison, et un bon coup de fil plus tard, le rendez-vous est pris. Un pédiatre verra notre fils… le 12 décembre. Faut pas se plaindre. Juste avant de nous congédier, le généraliste nous avait expliqué qu’obtenir un rendez-vous chez le pédiatre pouvait prendre jusqu’à 2 ans. « Très long. N’attendez pas. Au revoir ».

Au revoir alors.

C’est vous qui osez me faire perdre mon temps?

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